La symbolique d'Underground

Voici quelques clés en vrac sur la multitude des symboles utilisés dans le film Underground

Le bombardement du zoo de Belgrade

Le bombardement du zoo de Belgrade est un fait réel (ci-contre, l'entrée du zoo aujourd'hui). En 1941 bon nombre d'animaux se sont effectivement échapés dans la ville ajoutant à la terreur la note surréaliste rendue dans le film. Emir tenait absolument à avoir un lion (”Un zoo sans lion, ce n'est pas un zoo !”), malgré les difficultés logistiques que cela impliquait. Au delà de la valeur symbolique évoquée par chaque animal (les oiseaux enfermés dans la volière, le cygne qui se rebelle contre le tigre, l'éléphant félinien, etc.), on peut voir ce gigantesque capharnaüm comme la libération des instincts sauvages lors de la Guerre. C'est la loi de la jungle, la loi du plus fort qui s'annonce. Pour survivre, il va falloir se battre…

Des personnages historiques ?

Bien que les personnages de Blacky et de Marko soient présentés comme des personnages de fiction, ils ont le même surnom que deux personnages réels de cette période : Milan Rankovic et Sreten Zujovic, deux serbes proches de Tito. Tout comme Rankovic, Marko est un manipulateur, et tout comme Zujovic, Blacky a pris après la guerre le contrôle de groupes de commandos…

Anticipation des bombardements de l'OTAN

Durant la guerre, Marko commente la deuxième série de bombardements : “Quand ce ne sont pas les allemands qui nous bombardent, ce sont les alliés qui le font…”. Cette phrase prend des allures quasiment prophétiques au vue des interventions de l'OTAN en 1999.

Putain d'enculés de fascistes...

Cette phrase qui revient comme un leitmotiv tout au long du film dans la bouche de Blacky et Marko, correspond en fait, en VO à ”putain d'enculés de Tchetniks”. Rappelons que si “Techtniks” étaient le nom donné initialement aux resistants monarchistes contre les Nazis, il est devenu celui qui qualifie les membres de milices serbes de Karadjic durant la guerre des années 1990. De plus, lors de la rupture entre Staline et Tito en 1948, ce dernier fut traité de ”fasciste” par Moscou.

Les images d'achives

Les vues historiques qui sont ajoutées ont été soigneusement sélectionnées par Emir Kusturica dans les archives de la télévision yougoslave : on remarquera que les armées nazies sont acclamées à Maribor (Slovénie) et à Zagreb (capitale de la Croatie), mais pas à Belgrade (capitale de la Serbie). En effet, les serbes ont accusé les croates et les slovènes de collaboration avec l'ennemi.

La cave

Le symbole le plus fort - et c'est aussi le titre du film - est celui de la cave. Evidemment, cela renvoit à Platon et l'allégorie de la caverne où les gens enfermés n'ont qu'une vision déformée de la réalité extérieure, vision orchestrée par Marko. Mais plus que cela, la cave représente elle aussi l'ensemble de la Yougoslavie de Tito dans toute sa diversité : chaque peuple, chaque génération et chaque religion y est représenté ; mais également Blacky veut prouver à Marko que même isolés (le communisme titiste avait rompu avec celui de Staline), ils s'en sortent “par eux-même” et Blacky exhibe le char M-84 qu'ils ont construit. Ce char fut en effet la grande fierté de Tito : il avait mis un point d'honneur à ce que ce char soit le résultat d'assemblage de pièces fabriquées dans toutes les provinces du pays

Le singe

Finalement, Soni le singe est le seul personnage à traverser le film du début à la fin… Alors que généralement, le singe symbolise la bêtise, la stupidité, ici c'est lui qui ouvre la voie de la libération de la cave, lui qui montre à Yovan comment manger une banane (sans la peau), lui qui retrouve le chemin de la cave dans le labyrinthe, etc.

La séquence finale

La séquence où une portion de terre se détache à la fin du film est elle-même un résumé de l'ensemble des symboles du film tant elle est dense. Le troupeau de vaches sortant de l'eau représente les âmes des défunts du film qui reviennent dans un corps neuf (plus d'handicap) faire la fête et tout se pardonner. L'île formée a apparemment la forme de la Bosnie-Herzégovine et son éloignement de la berge peut symboliser l'éloignement culturel (l'incompréhension ?) par rapport au reste de l'Europe, l'éclatement du pays, un nouveau départ … ?

Les profiteurs de guerre

Dans l'une des dernières scènes du film, où l'on voit Emir Kusturica en marchand d'arme, nous avons un condensé des reproches qu'Emir Kusturica adresse à son pays : les casques bleus qui laissent faire (et qui protègent) les traffics d'armes, et les déportations de populations, les “profiteurs de guerre” qui sont détestés par ceux qui se sont battus, les traffiquants qui ont fait fortune en (ou grâce à ?) Allemagne, la montée en puissance de milices para-militaires incontrôlables, les jugements hatifs d'après guerre, sans tribunal et à exécution immédiate…

Tito & Milošević ?

Enfin, et pour friser la polémique, on pourra dire que Marko symbolise Tito, et qu'il s'agit par là même d'une dénonciation du communisme qui a manipulé, criminalisé et servilisé la population yougoslave en la maintenant à l'écart du monde sous une chappe de plomb ; et que Blacky représente Slobodan Milošević, quand le peuple prend conscience qu'il a été floué, il lui faut un leader qui n'accepte d'ordre de personne. Voir le dialogue avec le casque bleu :

  • qui est votre chef ?
  • Je n'ai pas de chef. Mon chef, c'est mon pays, putain d'enculé de fasciste…

Marc Chagall

La scène de la mariée qui vole est bien sûr un clin d'oeil aux tableaux du peintre franco-russe, mais ce tableau également, intitulé La Guerre :

Je me sens un peu comme Chagall, en ce sens que j'utilise la même échelle de couleurs et de thèmes : les gens qui se marient, qui divorcent… Il y a là quelque chose qui fait partie de la culture orthodoxe d'Orient, que je connais très bien. C'est une culture qui n'établit pas de séparation entre les émotions humaines…

Jean Vigo

Les plans aquatiques sont un véritable hommage au film L'Atalante de Jean Vigo, film pour lequel Emir Kusturica a une grande admiration :

Je crois que ce film de Jean Vigo a complètement changé mes illusions sur le caractère révolutionnaire du cinéma. C'est la poésie qui fait le cinéma.Si on veut durer, il faut être un poète ; si on n'est pas un poète, les films que l'on fait sont au mieux des réflexions… Il y a quinze ans, tout me semblait beaucoup plus facile ; aujourd'hui, les choses sont devenues âpres. Il est beaucoup plus difficile de survivre en tant que poète dans la jungle du cinéma moderne… plus personne ne sait ce que ça signifie. Je reste persuadé que dans L'Atalante, on trouve l'équilibre le plus parfait qui soit entre le dialogue et l'action. […] La mariée volante qui se retrouve sous l'eau… c'est une certaine forme d'hommage à L'Atalante de Jean Vigo. Ensuite, c'est devenu quelque chose de beaucoup plus important, et tout le monde meurt et dérive sous les eaux du fleuve.

Forrest Gump ?

Sorti quelques mois après Forrest Gump, il est intéressant de noter les nombreux points communs entre les deux films. Dans la forme tout d'abord, puisqu'ils utilisent tous les deux le même procédé d'incrustation d'acteurs dans des images d'archive. Sur le fond également puisque ce procédé sert à faire croire que des personnages de fictions ont côtoyé et influencé des personnages majeurs de l'histoire, renforçant ainsi l'aspect authentique et crédible des faits racontés.

fr/cles_pour_underground.txt · Last modified: 2011/09/21 22:26 by matthieu1