ex-Yougoslavie

YOUGOSLAVIE. 20.07.1917, Corfou - 04.02.2003, Belgrade. R.I.P.

A l'heure où ce pays est tombé dans le passé, une phrase prophétique d'Underground me revient : Ivan, perdu dans le souterrain demande le chemin pour retourner en Yougoslavie. L'autre lui répond : ”Nema Jugoslavia !” (La Yougoslavie n'existe plus !).

Comprendre la situation dans les Balkans est important pour saisir les subtilités et lire entre les lignes des films d'Emir Kusturica. Les peuples, les religions, la politique, les enjeux géopolitiques ont tour à tour pesés entre chacune des républiques avant qu'elles ne soient réunies dans la Yougoslavie et après qu'elles aient implosées dans la situation complexe d'aujourd'hui.

Yougoslavie

Le contexte géopolitique

Balkan signifie montagne et le premier caractère physique de cette région est son aspect montagneux, difficilement franchissable, en particulier l'hiver. Son relief accentué ne favorise pas le brassage des populations et a sans doute été une des causes du maintien des nombreux particularismes issus de l'histoire, qui divisent encore les populations locales pourtant toutes d'origine slaves. Il existe cependant des disparités géophysiques qui ont déséquilibré les essors économiques des différentes régions : des bassins fertiles en Slovénie, de vastes plaines agricoles en Voïvodine, une conditions plus propices à l'industrialisation en Serbie, l'accès à la mer pour la Croatie et la Slovénie. La Bosnie-Herzégovine, montagneuse sauf dans sa partie nord est de ce point de vue moins favorisée.

Le poids de l'histoire

Région peu propice aux opérations militaires d'envergure et aux progressions fulgurantes, les Balkans furent naturellement la frontière difficilement franchie des confrontations des civilisations orientales et occidentales.

Arrivant par le sud, la civilisation grecque a d'abord régné sur les Balkans. Les Romains s'installent sur ces territoires à partir du IVème siècle avant JC, en arrivant par l'ouest et le sud ouest. Au quatrième siècle se produit une première scission du territoire car la ligne séparant la partie occidentale de l'empire romain (catholique) de sa partie orientale (orthodoxe) se fait le long de la rivière Drina. Au Vème siècle les invasions barbares (Francs, Ostrogoths et Slaves) se font progressivement par l'est et le nord est. Au XIIIème et XIVème siècles l'empire ottoman étend progressivement son emprise sur les Balkans en y introduisant l'Islam. En 1389 les Turcs remportent une victoire décisive à Kosovo Polje qui place une partie de l'ex-Yougoslavie sous leur tutelle, hors Monténégro et Croatie. Cette domination entraîne d'importants mouvements de population : ainsi des Serbes s'installent en Voïvodine et dans les Krajina, des Albanais s'installent dans le Kosovo vidé par cette émigration. Cette situation crée un sentiment durable d'occupation étrangère, mal ressenti par les populations concernées et crée ainsi un clivage au sein de l'ensemble de ces populations. Ce clivage est accentué par la conversion à l'Islam de minorités bosniaques aussitôt accusées de collaboration par leurs détracteurs.

Au début du XIXème siècle, le recul de l'empire ottoman place progressivement ces pays sous la tutelle de l'empire austro-hongrois, la Serbie reste cependant autonome. Les guerres balkaniques du début du XXème siècle repoussent les Turcs, et la Turquie atteint sa frontière actuelle. La Serbie double alors sa surface. Une première idée de regroupement des Slaves du sud apparaît à l'intérieur de l'empire autrichien, projet qui couperait la Serbie de la Bosnie fortement peuplée de Serbes. Gavrilo Princip, un Serbe de Bosnie, utopiste, et ne supportant plus le joug oppresseur de l'Autriche-Hongrois sur les serbes, asassine François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo, et plonge l'Europe dans le chaos.

La première guerre mondiale

La guerre éclate et la Serbie bénéficie d'une aide française décisive (corps expéditionnaire de Franchey d'Esperey) pour repousser l'avancée autrichienne. A l'issue de la première guerre mondiale les pays sont rassemblés au sein d'un royaume qui devient le royaume de Yougoslavie en 1929 avec une opposition croate (des Oustachis) assez ferme pour provoquer l'assassinat à Marseille du roi Alexandre Ier. Ainsi, la première référence explicite à la Yougoslavie (Slaves du sud) est apparue en 1917 avec la création par le roi Alexandre Karadjordjevic du Royaume de Yougoslavie, qui succédait au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, fondé en 1918. Le roi Karadjordjević a été le premier dirigeant à tenter d'imposer à la mosaïque des peuples regroupés sous son autorité l'idée d'une identité yougoslave, mais sans grand succès.

Seconde guerre mondiale

La deuxième guerre mondiale provoque l'affrontement entre Serbes et Croates, lié au comportement face à l'occupation allemande. La résistance serbe et la résistance communiste de Tito, sont conduites par les Tchetniks reprenant le nom des résistants à l'empire ottoman.

L'ère Tito

Pendant la guerre un dixième de la population périt dont la moitié des suites de la guerre civile. A l'issue Tito instaure une nouvelle république de Yougoslavie, qui connaît plus de trente ans de vie paisible. Dirigée d'une main de fer, la Yougoslavie instaure un socialisme qui ne s'aligne pas sur Moscou. Tito fera en sorte de ne pas exacerber les rivalités entre les différents groupes ethniques et religieux ; ainsi, en 1968 il créera la nationalité “musulmane”, pour ceux qui ne se reconnaissent ni comme serbes, ni comme bosniaques. Cette nationalité n'impliquait pas d'apartenance religieuse.

Ainsi, la politique communiste en vigueur en Yougoslavie s'évertuait à donner un modèle culturel standard au cinéma et à la télévision. Cela s'apparentait à de la propagande, et un point d'honneur était mis à accentuer les ressemblances entre les Serbes et les Croates, les Croates et les Musulmans, etc. Ainsi, l'industrie du film de Yougoslavie ne voyait pas d'un bon oeil les thèmes historiques, nationaux ou religieux. C'est cette époque où les réalisateurs avaient les pieds et les poings liés par le Parti qu'Emir Kusturica a voulu dénoncer dans sa scène burlesque de film-dans-le-film d'Underground. Seule la Seconde Guerre Mondiale était toléré comme sujet de film, puisqu'il mettait en exergue pour la seule fois de son histoire l'ensemble de la Yougoslavie, unie pour combattre un ennemi étranger.

Cependant dès la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie se disloque par étapes. Jusqu'en 1990, l'autorité centrale se délite progressivement au profit des provinces qui renouent avec une atmosphère très nationaliste. En 1989, la chute du mur de Berlin va inciter les provinces à s'émanciper de la tutelle de Belgrade.

La crise en Bosnie Herzégovine et en Croatie

Bosnie Les élections de 1990 aboutissent au succés de Franco Trudjman qui est élu président de la Croatie, ce que refusent les Serbes qui vivent dans le sud du pays. Les Croates commencent à se doter d'une armée. En 1991, Milošević prend le pouvoir en Serbie en exploitant les revendications des minorités serbes du Kosovo face à la majorité des Albanais musulmans qui y vivent. Le 25 juin 1991 la Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance ce qui provoque les premiers combats. Le 15 octobre 1991 la majorité croato musulmane vote en faveur de la souveraineté de la Bosnie-Herzégovine, ce qui entraîne l'auto-proclamation de trois républiques autonomes serbes, au nord de la Bosnie (Banja Luka), en Herzégovine orientale et en Romanja (Pale). La communauté européenne reconnaît la Bosnie-Herzégovine le 6 avril 1992. L'armée fédérale, devenue serbe, s'installe en Serbie qui devient avec le Monténégro, république fédérale de Yougoslavie (RFY) le 27 avril 1992.

Les milices serbes s'emparent des hauteurs de Sarajevo et y installent des armes lourdes. Les Serbes de Bosnie s'emparent également de villes jouxtant la Serbie. En 1993 les Croates attaquent les Musulmans à Mostar alors que les Serbes soutiennent les Croates en Bosnie centrale et l'armée bosniaque à Mostar. Un an plus tard sous l'égide des USA un accord croato-musulman met fin aux hostilités (18 mars 1994). Au fil des combats un certain équilibre des forces s'établit ensuite en Bosnie-Herzégovine.

Une zone d'exclusion est créée lors de l'ultimatum de Sarajevo le 9 février 1994 après l'explosion d'un obus particulièrement meurtrier sur le marché de Markale. Aucune arme lourde ne doit tirer à l'intérieur d'un cercle de 20 km de rayon centré sur Sarajevo ou s'y trouver hors du contrôle de la FORPRONU. Le même statut est étendu à la ville de Gorazde le 22 avril 1994.

Fin 1994 le bilan des combats est de plus de 150 000 morts et de 2 millions de personnes déplacées dont 1 200 000 réfugiés hors de Bosnie-Herzégovine (sur 4 350 000 personnes en 1991). Pendant cette période ont échoué les plans Vance Owen (janvier 1993), Owen Stoltenberg (septembre 1993) alors que le plan Juppé Kinkel (avril 1994) rencontre de vives difficultés. Au printemps 1995 après une prise d'otage des casques bleus la communauté internationale réagit plus vivement, envoie une force de réaction rapide et amorce un engagement plus brutal de l'OTAN et de l'ONU qui se traduit par des opérations aériennes et terrestres très contestées par les dégâts collatéraux occasionnés. En 2007, le Tribunal Pénal Internationnal a blanchi la Serbie de l'accusation de génocide envers les bosniaques, mais a reconnu qu'elle n'a rien fait pour empêcher des massacres, comme celui de Srebrenica, notamment.

La paix de Dayton

Ensuite, un processus de paix se développe qui débouche sur les accords de Dayton le 21 novembre 1995, signés à Paris le 14 décembre 1995. Ces accords prévoient la séparation de la Bosnie-Herzégovine en deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine (dont la plupart des dix cantons présentent une prévalence soit bosniaque-musulmane : cantons de Sarajevo, de Tuzla ou de Zenica, soit croate : comme le canton de Livno, en Herzégovine), et la Republika Srpska (présentant une prévalence serbe). Mais si la Bosnie est officiellement divisée en deux entités, elle compte en réalité pas moins de treize gouvernements : ceux de l'Etat commun, ceux de chacune des deux entités, et ceux des dix cantons existant en Fédération…

La séparation du Monténégro

Se sentant écrasé par un pouvoir rélégué à la marge de la communauté internationale pour ses exactions dans le cadre des conflits en Bosnie-Herzégovine, en Croatie et au Kosovo, le Monténégro s'est peu à peu distancié de Belgrade pour s'engager sur la voie de l'indépendance. Après la chute de Milošević en octobre 2000 et l'instauration d'une équipe de démocrates/réformistes à la tête de la Yougoslavie, l'Union européenne s'est opposée à un nouveau morcellement dans les Balkans, sommant la Serbie et le Monténégro à s'entendre, au moins pendant une période de trois années. D'où la mise en place de l'Union Serbie-Monténégro, dont les institutions communes (diplomatie, défense, économie, minorités), restèrent limitées. Malgré les pressions de Bruxelles à maintenir la fédération en l'état, le Monténégro a organisé au terme de la période de 3 ans un référundum d'auto détermination. En dernier recours, l'Europe a tout de même imposé le taux inédit de 55% obligatoire en faveur de l'indépendance pour la valider. Ce taux a été franchi de justesse avec 55.5% par le vote du 21 mai 2006.

La Serbie a donc hérité des institutions et des sièges internationaux dont disposait l'ancien état fédéré, alors que le Monténégro a été admis le 28 juin 2006 comme le 192ème état de l'ONU.

Indépendance du Kosovo ?

Ancienne province autonome de la Serbie, ce territoire à majorité albanaise a été placé sous l’administration de l’ONU le 10 juin 1999, suite aux violents conflits qui ont opposé les Serbes et les séparatistes albanophones à la fin des années 1990 et à la catastrophe humanitaire grave qui s’en suivit. Depuis les accords de paix de Kumanovo, datés du même jour, une force de l’OTAN, la KFOR, assure la paix et l’ordre dans cette région anciennement placée sous l’autorité de la Serbie. Les négociations sur le statut du Kosovo entre les autorités serbes et kosovares sont longtemps restées dans une impasse, les premiers ne parlant que d’une large autonomie du Kosovo au sein de la Serbie, les seconds voulant l’indépendance.

C’est dans ce contexte que le 17 février 2008, le parlement du Kosovo a unilatéralement proclamé l’indépendance du territoire. Cette indépendance a été reconnue officiellement par un certain nombre de pays, dont la France et les Etats-Unis, mais d'autres, comme la Russie ou la Serbie, s'y opposent fermement.

Lectures

Sarajevo 1914 - vie et mort de Gavrilo Princip
Sarajevo 1914 - vie et mort de Gavrilo Princip, par Michèle Savary
Un portrait très touchant de Gavrilo Princip, cet utopiste qui rêvait d'une Yougoslavie, mère de tous les slaves du sud, mais qui ne vit jamais son rêve se réaliser. “Il était une fois un pays…”

fr/ex_yougoslavie.txt · Last modified: 2008/02/21 21:21 by matthieu1