Giovanni Robbiano

Giovanni Robbiano est né le 25 novembre 1958 à Gène en Italie. Ecrivain, scénariste et professeur de cinéma à Gène, à Milan et en Grèce, Giovanni Robbiano est également réalisateur. Après avoir étudié à la Columbia University de New York dans la classe d'Emir Kusturica, il a réalisé Figurine à partir d'un de ses scripts, puis 500 !, une comédie à la John Landis, co-réalisée avec deux amis, et enfin Deadly compromise un thriller réalisé avec la même équipe.

Son dernier film, Hermano, aurait dû être SON grand film, mais un problème de financement l'empêche toujours d'atteindre les écrans. Depuis, Giovanni travaille sur un nouveau script très important…

Interview exclusive avec Giovanni Robbiano

  • Giovanni, vous êtes né en Italie, mais vous avez étudié le cinéma à la Columbia University lorsque Emir Kusturica y enseignait, en 1990. Est-ce arrivé “par hasard” ou bien vous êtes vous déplacé là-bas spécialement pour le rencontrer ?
    • Giovanni Robbiano : En fait, il est arrivé à l'automne 1988. J'y étudiais déjà depuis un an quand une personne de l'administration m'appelle à l'étage pour un sujet important et me dit qu'un type “qui vient de là où vous venez” va venir enseigner ; il ne se souvenait plus de son nom et disait “Costa something…” Je lui ai alors demandé s'il voulait parler de Costa Gavras, puis je me suis dit : est-ce que ça pourrait être Kustu-rica ? Et oui. J'étais doublement sous le choc : d'abord parceque j'avais déjà vu Dolly bell et Papa est en voyage d'affaires et il était déjà mon réalisateur préféré, mais ensuite parceque pour cette personne, la Yougoslavie, l'Italie, ou n'importe quel autre endroit, cela revenait au même…
  • Racontez moi comment était Emir Kusturica comme professeur. Quels meilleurs souvenirs gardez vous de ses cours ?

Hermano

  • GR : On a vite monté une “classe Kustu”, puis c'est devenu une équipe de foot, “the gypsies”. On l'avait appelé comme cela parcequ'il y avait des gens de toute l'Europe, et même un gardien de but iranien ! Certains Americains s'entendaient mal avec lui, Kustu pouvait arriver le matin et ne pas avoir envie d'enseigner, alors on partait se promener dans le parc, ou en ville, c'était excitant, mais certains de mes collègues pouvaient devenir fous ! Vous savez, l'attitude aux Etats-Unis envers l'université est que vous êtes un client et vous êtes donc sensé recevoir un service. J'enseigne en Italie maintenant et il y a toujours des étudiants qui vous considèrent comme un gourou, ou un “type brillant” qui a une connaissance supérieure et qui est donc inatteignable. Kustu, en tout cas était complètement à l'égal de nous, il n'avait aucune arrogance ni aucun mépris, il s'intéressait juste aux films et ses cours consistaient pour la plupart en visionnages et discussions de certains plans ou scènes. Je me souviens de nombreux films, bien sûr, par exemple il est resté sur un plan de “la mère” de Pudovkin pendant très longtemps, c'était étrange et fascinant pour nous, il se posait des questions sur les choix, la pensée, les idées, il était un grand fan des films russes muets, principalement ceux qu'il avait pu étudier lorsqu'il était à Prague. Une petite liste du matériau d'enseignement de kustu serait : Mouchette et pickpocket (note : de R. Bresson), Amarcord, la dolce vita, (il était tellement fier qu'on l'appelle le Nouveau Fellini) l'idiot de Kurosawa, loves of a blonde (il était un ami de Forman et c'est Forman qui l'a installé à la Columbia). Une phrase que je ne peux pas oublier, “on ne peut pas raconter d'histoire que Dostoyevsky n'a déjà racontée”. Il a pu faire que Columbia achète une copie 16mm de Roublev car il disait que sans montrer Roublev, il ne pouvait pas continuer à enseigner. C'était sans doute son film favori… mais en même temps, je me souviens qu'il était fasciné par un navet américain “against all odds” un film que tout le monde a sans doute déjà oublié (même si c'était un remake d'un classique des années 50 avec Robert Mitchum)
  • Est-ce qu'il avait un programme rigoureux, ou bien était-ce plus ou moins improvisé au jour le jour ?
  • GR : Tout pouvait arriver, il pouvait venir, rester une heure, s'excuser et dire qu'il n'avait plus envie… ou passer la journée complète, manger et continuer jusque tard dans la nuit. On mangeait parfois avec lui, le soir. Stribor (son fils) était un petit garçon, très timide, ce qui est incroyable quand on le voit maintenant. Il est batteur et c'est un vrai géant ! En tout cas j'étais un de ses meilleurs amis, on pouvait passer des heures à discuter de football et de politique ou juste se promener dans New York.
  • David Atkins était aussi un élève de cette classe. Il a proposé un scenario à Emir Kusturica et c'est devenu Arizona Dream, mais pouvez vous m'en dire un peu plus sur la façon dont ça s'est passé ? Est-ce que Emir vous avait dit qu'il voulait faire un film aux Etats-Unis au début ?
  • GR : Il faut que je vous dise quelque chose sur Emir, cela m'est arrivé si souvent, je lui demandais c'est quoi ton prochain film et il commençait à me raconter des tas de situations, vaguement liées les unes aux autres, très émotionelles, mais sans vrai logique narrative, alors je ne comprenais rien à l'histoire. La dernière fois que c'est arrivé, c'était à Turin et il me disait qu'il allait faire une version de “the nose” et je ne comprenais pas bien ce dont il s'agissait, je lui ai dit : Ok Emir, je ne comprends rien à ton histoire, mais je suis sûr que ce sera excellent, comme d'habitude. Ca l'a fait bien rire. Il nous a une fois raconté l'histoire du'n peintre yougoslave naïf, qui débarquerait aux USA et qui serait - si je me souviens bien - victime d'un accident d'avion… Je pense qu'un partie de cela s'est retrouvé dans Arizona dream. L'histoire de David s'appelait au départ “the arrowtooth waltz” (la valse du turbot) et Emir adorait le titre, c'était très très différent du résultat final. David est très doué, mais si vous me comprenez bien, c'est difficile de faire un film avec Emir sans sa propre énergie qui prend les commandes sur tout. Je crois qu'il a été déçu, mais Emir est un vrai réalisateur, je veux dire, c'est un vampire : il absorbe tout et le rend à sa manière. Et c'est une manière que l'on adore tous ! Il s'intéressait à tout ce qui se passait alentour, s'il y avait une bonne idée il s'y intéressait, c'est un vrai metteur en scène…D'un autre côté, ses idées sont si compliquées et si personnelles que c'est difficile pour lui de travailler sur le matériau de quelqu'un d'autre, il doit s'adapter. Il voulait faire plusieurs films aux Etats-Unis, je me souviens qu'il avait terriblement envie de faire Crime et Châtiment dans le quartier russe de Brighton beach à New York, de nos jours. Il a fait des négociations pour ce projet, même avec Cecchi Gori, à l'époque le plus grand producteur italien, mais c'est retombé, il les a rencontré à Los Angeles et quand il est revenu, il m'a dit que ces gens étaient des imbéciles… En tout cas, la situation avec “Le temps des gitans” s'est empiré, le fim était coproduit par Columbia Pictures (pas par l'université…) et il avait un deal qui lui permettait de faire Arizona Dream avec un gros (pour lui) budget et un gros casting, il a simplment eu des moments horribles avec le studio. Arizona Dream a eu de nombreux problèmes et d'une certaine façon, cela se sent dans le film, même s'il est magnifique, il a été très douloureux pour lui, il en était malade. Il adorait Johnny Depp, et ils sont devenus amis, il me disait que c'était un type brillant. A l'époque, il était considéré comme un outsider aux Etats-Unis, un rebèle, il n'avait pas bonne réputation, mais Emir, visiblement, l'adorait.

Hermano

  • Pour “Hermano”, n'avez tourné que deux jours avec Emir Kusturica, mais comment est-ce de demander à celui qui était autrefois son professeur, de jouer dans son propre film ?
    • GR : A la base, nous sommes amis, ça m'est difficile de ne le considérer que comme un professeur, il était très ouvert, vous voyez, certains des élèves de la classe Kustu (et dans son équipe de Football également) ont réussi à devenir réalisateurs, c'est ce qu'on souhaitait tous, même si je suis définitivement un scénariste. Je me souviens de Ben Ross, David Atkins bien sûr, Tobias Meineke, d'Allemagne… Il y avait un gars de Pologne qui a fait un film dont je ne me souviens plus du nom… C'était donc faisable de l'avoir dans l'un de mes premiers films, et Hermano se préparait, j'ai essayé de le joindre mais j'avais un numéro de portable obsolète, la seule façon de le joindre c'était via son agent à Paris, je l'ai appelé, et au départ elle hésitait, bien sûr… il y un italien inconnu qui veut parler à Emir pour jouer un petit rôle dans son film… Ca a l'air fou, je lui dis s'il vous plait, dites le lui, je pense qu'il va répondre. Elle me le promets, et le lendemain, elle rappelle en disant que c'était OK : Emir était ravi de le faire !
  • Votre dernier film semble souffrir d'un manque de financement public en Italie : pouvez-vous m'en dire davantage sur la situation de votre film en particulier, et du cinema en Italie en général ? Est-ce que la situation s'aggrave ?
    • GR : La situation est désespérée, le financement public pour les films a été arrêté brusquement et depuis un an et demi, plus aucun film ne reçoit de subventions. Le système tend à favoriser de plus en plus les productions commerciales, et en Italie, celles ci sont très bon marché. Le problème est complexe, je suis un réalisateur professionnel et je crois que tout film doit pouvoir trouver son public, et se subvenir grâce aux ventes, mais d'un autre côté, il est impossible dans la situation particulière de mon pays de produire un film qui ne soit pas strictement orienté TV, puisque la TV est si puissante en Italie (pas de surprise que notre premier ministre soit un magnat de la TV) et decide quels films doivent être réalisés. RAI et Mediaset sont les deux principaux producteurs de films et bien sûr les deux réseaux TV (controllés par les mêmes personnes). Le vrai cinema n'est qu'un appendice ennuyeux, personne ne veut y prendre part, alors notre industrie est moribonde, tout le monde travaille pour l'écriture et la réalisation pour les séries TV : ce qu'on appelle les “fictions”. Aujourd'hui, la mode est aux vies des saints, des papes etc… Personne ne va voir de film italien au cinéma, à quoi ça sert si les films américains sont meilleurs ? Ainsi, ça va de pire en pire, mais maintenant que l'agonie a commencé, notre cinéma se meurt. Amen. Pour vous dire la vérité, l'Italie est le pays le plus stupide au monde, son gouvernment est une honte générale pour l'Europe et sa vie culturelle est réduite aux talkshows et aux ragotes. C'est la triste vérité.
  • Quels sont vos projets maintenant ?
    • GR : De retour à l'écriture. Je travaille avec un ami pour écrire son premier film (avec un producteur britannique). J'attends de voir s'il y aura d'autres opportunités pour réaliser un film dans le futur, j'ai deux projets, un est déjà écrit par deux de mes anciens élèves et s'appelle “camping”, l'autre est un projet personnel dont je souhaite même pas mentionner l'idée générale… Oh, j'oubliais ! J'ai aussi écrit une sympathique histoire de vampire avec les deux même types que “camping”, et il y a un certain intérêt pour elle… Sinon, je continue de travailler comme monteur ou consultant pour d'autres projets, bref, tout va bien, sauf pour Hermano.
  • Quel est votre film préféré d'Emir Kusturica, et pourquoi ?
    • GR : Question difficile. Sans doute Underground en entier, mais je suis très proche du film Le temps des gitans parceque Emir le terminait lorsqu'on s'est rencontrés, et on l'a suivi de si près, quasiment plan par plan…
  • Quel est votre film préféré de tous les temps ?
    • GR : Vous voulez une réponse directe à cette question impossible ? Ok, Alien (bizarre, non ?)
  • Quel est le dernier film que vous ayez vu au cinéma ?
    • Saw.
fr/giovanni_robbiano.txt · Last modified: 2008/06/11 21:53 by matthieu1