Interview d'Emir Kusturica et le No Smoking Orchestra, avant le concert à l'Aéronef, le 29 mai 2000

  • Comment vous êtes vous rencontrés ?
    • Dr Dr. Nele Karajlić : Pas dans une librairie !! (rires) En fait, on faisait la même chose de façon différente. Lorsqu'Emir tournait son premier film, nous enregistrions notre premier album. Et, nous avions les même idées. Sinon, je crois que notre première rencontre a eu lieu dans une station de radio.
  • Pourquoi avoir choisi le No Smoking Orchestra pour la musique de Chat Noir, Chat Blanc ?
    • Emir Kusturica : I was born against ! Je ne voulais pas, au départ…, tout comme le groupe. Pour avoir une ligne de téléphone, car à l'époque ce n'était pas automatique… il fallait faire des démarches, et comme j'étais mal vu du fait de mes opinions politiques, j'ai du soudoyer des fonctionnaires. D'où notre révolte… qui est commune car No Smoking Orchestra chantait l'histoire de héros…
  • Qu'est ce qui vous plait dans le fait de jouer dans un groupe ?
    • EK : Mon premier film racontait l'histoire d'un héros en relation avec un groupe de rock. Les influences qui importaient alors, c'était le chewing-gum, les jeans, le dentifrice… qui arrivaient par l'Italie. Et, quand j'ai rejoint No Smoking, pour moi c'était comme rejoindre le héros de mon film…
    • Dr NK : Dans le groupe, on chante des histoires de personnages dans un environnement politique et social. Par exemple, on a une chanson qui raconte l'histoire d'un mec qui vole une voiture pour pouvoir aller sur la côte. Il y en a une autre, c'est un gitan qui vend son cheval 3.000 F et puis après il est tout triste. (NdT : Eclatement de rire dans la salle car l'interprète a traduit cette dernière histoire sans dire le prix… du coup le chanteur, a répété 3.000 F pour que ca soit traduit… !!)
  • Vous avez commencé par jouer de la basse, puis vous êtes passé à la guitare. Quel instrument allez vous jouer ce soir ?
    • EK : De la guitare. J'ai appris la basse. Très vite. Puis, j'ai appris la guitare. Très vite aussi. (rires dans le public) Les deux sont des guitares.
  • Quelles sensations ressentez-vous sur scène ?
    • EK : Pour se maintenir en forme, c'est plus facile de jouer sur scène que d'se faire d'la chirurgie esthétique ! (rire dans la salle, alors que lui reste impassible) En fait, sur scène, je me sens chez moi. Et ce qui aide à tenir le coup, c'est cette poussée d'adrénaline qu'on ressent sur scène, face au public.
  • Vous n'avez pas l'impression que les gens qui viennent vous voir en concert viennent surtout pour voir les 2 palmes d'or de Cannes plutôt que votre groupe ?
    • EK : (silence) En fait, je pense que c'est un privilège pour moi de pouvoir faire les deux, le cinéma et la musique. Je n'avais pas de plan de carrière comme vous pouvez le sous-entendre… C'est comme quand on m'a proposé d'être acteur. Je recevais des scénarios, sans vraiment m'y intéresser. Mais, en fait, ce qui m'a attiré, c'est la découverte d'une nouvelle expérience. Passer de l'autre côté. Car chaque réalisateur imagine son film, et l'entend. Et, être un élement dans tout ça m'attirait.
  • Je pense que votre fils vous accompagne sur scène ?
    • EK : Oui, mon fils joue la batterie. Il s'était entraîné pendant 6-7 ans, sans que beaucoup de monde ne croit en lui. Et, puis, il a tenu bon… C'est d'ailleurs lui qui a trouvé le nom “Unza Unza”. C'est lorsque nous étions en tourné en Italie, il racontait la musique à 4 temps qu'il entendait dans les bars de Belgrade. C'était du hard rock, metal reggae.. Et, ça faisait unza unza unza…
  • Que diriez vous sur votre musique ?
    • EK : C'est une musique généreuse, joyeuse, anti-dépréssive, totalement différente de tout ce qu'on entend aujourd'hui qui est triste à souhait. Se donner sur scène permet de se sentir bien…
  • Que pensez-vous d'Emir Kusturica sur scène ?
    • Dr NK : Sur scène, il saute plus qu'une équipe de foot !! Il aurait du faire du foot… il a une énergie folle à dépenser… (rire) Il est bon, discipliné, et malin ! Vous savez il fait ses films comme un musicien, et lorsqu'on est en studio, il se comporte vis-à-vis des morceaux comme un réalisateur !!
  • Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur la musique du film Chat Noir, Chat Blanc ?
    • Dr NK : Il y a eu deux fronts. On se cognait à coups de cendriers… !! (rires) En fait, on a bossé environ 17 mois sur la musique du film ! Emir était venu un matin nous écouter répéter. Et, il a entendu un morceau qui lui plaisait bien. Il est revenu le lendemain nous demander si il pouvait l'intégrer à son film. Le sur-lendemain, il est revenu, et nous a demandé si on pouvait lui écrire un morceau de techno. - He, il ne faut que 3 heures pour faire un morceau de techno… ! - Puis, il est revenu nous demander un tango… Là, je lui ai dit : ” Emir, qui fait la musique de ton film ? ” Il m'a répondu ” Bin, vous ! ”.
  • Comptez-vous refaire appel au No Smoking Orchestra pour votre prochain film ?
    • EK : Oui, car il y'avait d'excellentes chansons dans l'album précédent. Et, on a eu d'excellentes conditions de travail. Comme un travail en famille. Et, ça collait parfaitement avec Chat Noir, Chat Blanc qui a marqué une transition entre mon ancienne vie et la nouvelle, plus tournée vers la musique.
  • Quel est le message que vous voulez laisser lorsqu'on sort de votre concert ?
    • EK : On joue des élements de musique traditionelle, mais dynamiques. Et, ce qui ressort c'est la positivité et l'énergie qu'il y'a en chacun de nous. C'est comme dans mon dernier film, c'est la première happy-end que j'ai faite. - Ce qu'on retrouve par contre dans tous ces mauvais films d'Hollywood. (rires dans la salle) Je ne dit pas que le cinéma américain est mauvais, mais, les films d'Hollywood. - Donc, pour une fois, je voulais dégager l'énergie positive des personnages…
  • Qu'est ce que vous privilégiez lorsque vous tournez, les images ou la musique ?
    • EK : Quand je pense à l'histoire, je me projette plein d'images, mais, pour les coller ensembles, j'ai besoin d'une très bonne oreille pour voir comment elles sont liées par la musique.
  • Vous reconnaissez-vous des références ?
    • EK : Oui, elles sont nombreuses… A chaque étape de ma vie, j'en ai eu. Lorsque j'ai vu L'Atalante de Jean Vigo j'ai ressenti beaucoup de poésie… Je me suis comment peut-on mettre autant de poésie dans un film ? Sinon, j'ai aussi eu Buñuel, Fellini
  • Comment êtes-vous passé d'un film comme Underground très sombre, où vous avez déclaré y avoir laissé une partie de vous même, à Chat Noir, Chat Blanc, beaucoup plus festif ?
    • EK : Avec Underground, j'ai touché le fond. Tout ce qui est arrivé avant, pendant, et après le film m'a forcer à changer de vie par la suite. Chat Noir, Chat Blanc, ça a été le bout du tunnel ! La libération du passé. Mais, je suis extrêmement content d'avoir pu dire dans Underground tout ce que j'avais à dire, d'avoir pu faire passer le message politique et historique qui m'importait.
    • Dr NK : Ca s'est passé de la même façon avec le groupe. A l'époque d'Underground, on touchait le fond, on était en train de sombrer en Yougoslavie…
  • Quel sera le sujet de votre prochain film ?
    • EK : Ca va s'appeler “The nose”. C'est sur un acteur qui va jouer la première de Cyranno de Bergerac au théâtre. Et, 5 minutes avant de monter sur scène, il reçoit un petit paquet avec de dans le nez de son père, coupé par la mafia russe. Aussitôt, il laisse tout tombé pour partir vanger son père !!

Merci à Julien pour la retranscription de l'interview…

fr/itv_00-05-29_aeronef.txt · Last modified: 2007/03/09 13:50 by matthieu1