Le réalisateur bosniaque répond à tous ses détracteurs, aux donneurs de leçons, aux faiseurs de films, aux intellos satisfaits… Rencontre avec un révolté errant.
Bosniaque, musulman, né à Sarajevo, ce cinéaste génial n'accepte aucun compromis. Même si des intellectuels français lui ont reproché d'être “vendu” à Milošević. Sur cette polémique, sur son oeuvre, sur la guerre, sur sa tournée rock avec un groupe de Sarajevo, Emir Kusturica s'explique. Et il ne mâche pas ses mots.
Il y a quatre ans, vous étiez déjà très connu, vous aviez croisé Francis Ford Coppola à l'aéroport de Nice, juste avant le Festival de Cannes. Vous aviez eu, devant une caméra de télévision, un non-dialogue étonnant : vous, cherchant à lui parler ; lui, ne vous connaissant pas, ignorant vos films, vous renvoyant à cette image de “nobody”…
EK :
J'étais très mal à l'aise. En fait, chaque fois que je me force à être poli, je souffre. Avec Coppola, j'ai résisté à la tentation d'être plus dur avec lui, puis j'ai laissé tomber. Il ne voulait pas me reconnaître, je pense. Heureusement, je ne me prends pas autant au sérieux que lui. Mais j'étais abasourdi qu'il n'ait jamais entendu parler d'un seul de mes films ! Maintenant, en réalité, je me fous de Coppola. J'ai aimé un Coppolajadis, je regardais ses films la bouche ouverte, les yeux écarquillés, quand j'avais 19 ans. Aujourd'hui, Coppola fait du business. Il n'a plus le temps d'être cinéaste. Ca doit le rendre malheureux.
Vous avez 45 ans, des prix, du succès. Vous imaginez-vous devenir arrogant, ne plus reconnaître les autres ?
EK :
Je fais tout pour ne pas devenir Coppola. Je suis reconnu, ce qui a de grands avantages quand il s'agit de trouver des financements pour un nouveau film. Mais, à part ça, je prends garde à ne pas devenir ma propre institution. Je m'expose à chaque minute de ma vie. Je fais l'acteur. Je joue de la musique. Regardez : dites-moi pourquoi un type de mon âge se met dans un orchestre de rock et part en tournée, en autocar, se tape chaque jour des centaines de kilomètres pour pouvoir jouer de la guitare, le soir, sur une scène, avec ses compagnons… Parce que je veux pas être Coppola ! Lui, avec son gros ventre, il ne pourrait pas faire du rock. Mais sérieusement : être avec le No Smoking Orchestra, retrouver des copains avec qui j'avais joué adolescent, c'est une preuve que je ne suis pas encore figé. C'est du plaisir. Un rattrapage, parce que, jeune homme, je n'étais pas une star des discothèques, pas très à l'aise avec la danse et les filles… Mon fils est batteur dans le groupe, c'est aussi une manière d'être avec lui, de compenser le fait qu'il m'a peu vu quand je faisais mes films. C'est une preuve de vitalité. Quand j'avais une vingtaine d'années, la vague punk, qui venait de l'Ouest, est arrivée chez nous - transformée. Pour une fois, des gens parlaient normalement, réellement. Nous avions grandi sous le régime de Tito, dans son absurde. Je n'ai pas renié ce que les punks ont amené.
Votre rencontre avec Coppola semblait une représentation des rapports entre le cinéma américain et l'Europe. Son arrogance, c'était celle de l'Amérique ?
EK :
Oui, c'est une arrogance américaine que d'ignorer le reste du monde. L'arrogance, c'est cela : vous trouverez en Iran des metteurs en scène incomparablement meilleurs qu'en Amérique, mais Hollywood a une telle puissance que les Américains s'en moquent complètement. En même temps, il ne faut pas être injuste : il y a des cinéastes qui valent la peine, aux Etats-Unis. En réalité, je crois que l'industrie du cinéma américain a peur. Avec la révolution technologique, bientôt, un gamin de 16 ans saura faire un film parfaitement propre. Ce qui fera la différence, ce sera le message, le sens artistique. Les Américains n'ont plus d'artistes à Hollywood : ce sont des marchands qui redoutent de ne plus être au centre du monde. Ils n'ont qu'une peur : se voir retirer des parts de marché. Pour sauvegarder leurs positions, ils se mettent à fabriquer des films différents, comme “Magnolia”. Ils donnent un Oscar à “American Beauty” parce que, même quand il film attaque le “rêve américain”, ils veulent en profiter. Les acteurs américains sont souvent bons, meilleurs que les européens : j'ai pu m'en rendre compte quand j'ai tourné Arizona Dream (avec Johnny Depp et Faye Dunaway). Quand vous proposez à ces acteurs de jouer dans des films artistiques, ils sont ravis. Peut-être parce qu'ils se dégoûtent eux-mêmes à force d'être confinés dans des superproductions pathétiques. Ils s'emmerdent sur les plateaux des films qu'on leur fait faire. Ils contemplent leur vie, ils savent qu'ils mentent. Après, ils font leur promotion, ils disent : “Ah, c'était si bien, c'était fantastique !”… “Fantastique”, je déteste ce mot, avec la nasale qui domine tout. Ils mentent !
Vous liez cinéma et littérature, cinéma et musique. Quand on regarde votre oeuvre, on voit des films autant rêvés que racontés. Il y a chez vous une interaction de l'image, de la musique, de l'onirisme et de l'absurde…
EK :
Les mots, les sons, l'image… On ne sait pas ce qui commence. L'un de mes problèmes, quand je travaille, c'est l'excitation. Un de mes films peut me plaire, même si les dialogues ne sont pas aboutis. Mais chaque image doit m'inspirer quelque chose. Je pense à Chat Noir, Chat Blanc. La musique n'est pas là pour accompagner les personnages, mais ces personnages sont de la musique. Mes personnages sont porteurs d'états émotionnels parfois opposés. Embrasser et tuer, à la limite, il n'y a pas tant de différence. Entre la haine et l'amour, il y a une terrible proximité. Je n'ai pas de sentiments pacifiés. Vous savez, je viens des Balkans, un endroit du monde où prévaut une tradition onirique, notamment en peinture. Il y a chez nous une énergie primaire venue du paganisme, un lyrisme, une tendresse, qu'on ne perçoit pas de prime abord, mais que je fais passer dans mes films. Un paganisme balkanique puissant, tendre et distrayant… Et, en même temps, il y a chez nous une philosophie qui insiste sur l'importance du sacrifice et qui vient du christianisme orthodoxe, sans doute. Il faut se sacrifier pour atteindre quelque chose de beau. Pour nous comprendre, il faut avoir tout cela à l'esprit. Il faut avoir lu Ivo Andrić, Miloš Cernianski, pour parler de ma Yougoslavie. Si les intellectuels français les avaient lus, ou s'ils les avaient compris, ils auraient peut-être dit moins d'imbécilités sur notre tragédie…
Vous avez été labelisé “proserbe”, notamment au moment d'Underground…
EK :
Qu'un philosophe, Alain Finkielraut, ait pu parler de “propagande proserbe américanisée” à propos de ce film, qui est le contraire de la propagande hollywoodienne, est finalement tragique. Je vis en France, pays que j'aime, et dont j'apprécie le fait qu'il prend la culture, le cinéma au sérieux : chez vous, les intellectuels accordent de l'importance aux oeuvres et aux artistes. Là est la tragédie : c'est au nom de ce principe - que les oeuvres ont un sens - que mon film a été attaqué par ce même philosophe, qui ne l'avait même pas vu ! Et ce sont les journalistes américains qui ont défendu Underground - qui l'ont aimé - tout en pourfendant la légèreté des intellectuels français… Underground racontait l'histoire d'un homme qui fait croire aux autres que la guerre continue. On aurait pu y voir une fable sur cette Yougoslavie qui a bénéficié de la guerre froide (parce que Tito était entre les deux camps, construisait sa puissance en jouant de cette neutralité), et qui refuse d'admettre que cette période est révolue. Parlez à des gens normaux en Serbie. Ils n'ont pas réalisé que la guerre froide était finie ! Underground montrait des gens qui ne savent pas que le temps a passé. C'est le film dans lequel je me suis investi le plus…
On vous a reproché d'avoir tourné Underground avec l'aide du régime de Belgrade…
EK :
Underground a été financé par Monsieur Francis Bouygues, que je remercie tous les jours en pensée. Ce film aurait pu être tourné dans cinquante villes ; mais il n'y a qu'un Belgrade, avec ses immeubles, avec son zoo, avec son atmosphère. Il n'y avait qu'une seule ville où je pouvais faire ce film sur ce pays, la Yougoslavie, sur ces gens… Je n'allais pas en inventer un autre. Tout le reste est de la propagande… Nous avons une chanson, avec le No Smoking Orchestra, qui s'intitule “Devil in the Business Class”… “Le diable est en classe affaires”. Cela parle de la propagande, des fausses évidences qui s'imposent. Après tout, peut-être que le diable aussi est une victime de la propagande et des médias…
Vous êtes né à Sarajevo, bosniaque, musulman. On pensait que vous seriez solidaire de votre ville natale quand elle était bombardée, que vous diriez : “Je suis l'un deux”. On ne vous attendait pas chez Milošević…
EK :
Je ne suis pas chez Milošević ! Milošević, j'ai simplement dit un jour qu'il n'était pas un “fasciste”, qu'il fallait trouver un autre mot pour le définir, moins réducteur. Monarcho-autocrato-communiste, quelque chose comme ça. Et j'ai essayé de rappeler le contexte historique. Rien d'autre. Ce que je suis n'a rien à voir avec Milošević. Je suis yougoslave - aujourd'hui, citoyen du Monténégro - je parle serbe. Je suis de cette culture, de cette littérature, de cet imaginaire. Je le suis sans Milošević, avant Milošević. Ma famille a été convertie à l'islam pour survivre il y a deux siècles. Cela ne forge pas mon identité. Oui, je suis de Sarajevo. J'ai crié, au début de la guerre : “Des chiens enragés bombardent ma ville.” C'était dans le journal “Le Monde”. Ce n'est pas moi qui ait renié Sarajevo… C'est le régime musulman d'Izetbegovic qui m'a chassé. Il faut arrêter avec cet angélisme occidental selon lequel les Bosniaques étaient tous de charmants pacifistes qui prônaient un régime pluriethnique. Je vais vous raconter mon histoire. Au début du conflit, mon père était en voyage au Monténégro. Un mois après le début de la guerre, les soldats d'Izetbegović ont envahi son domicile ; ont prétendu ensuite avoir trouvé des bombes, des kalachnikovs ; ont commencé à expliquer que mon père - un vétéran des guerres de partisans contre les nazis - était un tchetnik. Puis la propagande officielle du régime a lancé une campagne de détestation contre moi parce que je refusais de simplifier le conflit, parce que je rappelais l'histoire. Je ne marcherai jamais dans la propagande, la guerre en Yougoslavie n'a rien à voir avec la Seconde Guerre mondiale, avec les massacres des juifs, des Tsiganes, et aussi des Serbes ! A Sarajevo, le nouveau régime a incité toute une génération à détester mon nom. Et, pour finir, après les accords de Dayton, les charmants nervis du gentil régime musulman d'Izetbegović sont venus détruire la maison familiale de ma femme. Ils ont détruit notre maison (il fouille dans un sac, montre une photo). Une maison bâtie quand la famille de ma femme, des Croates et des Slovènes, est venue à Sarajevo construire le chemin de fer, sous l'Empire austro-hongrois. Aujourd'hui, elle est détruite. C'est cela, l'épuration ethnique. On détruit votre maison pour signifier que vous ne pouvez plus revenir. Je ne reviendrai plus à Sarajevo. Dans cette guerre, 250.000 Yougoslaves ont quitté la ville, chassés par Izetbegović - remplacés par 250.000 Musulmans que les Serbes avaient chassés des campagnes. Vous voulez savoir d'où je suis ? Je suis l'un de ceux-là. Je suis un des 250.000 Yougoslaves qui ne sont plus à Sarajevo, qui ont perdu contre tous les nationalismes. Voilà mon identité… Je suis d'un pays qui n'existe plus.
Vous aimez les personnages troubles et savez les faire aimer… Vos héros du Temps des Gitans qui vendent des enfants. Le père de Papa est en voyage d'affaires qui terrorise les siens. Marko, l'escroc d'Underground… Et, dans la littérature que vous citez, vous vouez un culte à Benia Krik, le héros d'Isaac Babel, le roi des brigands juifs d'Odessa sous le tsar !
EK :
Je ne juge pas mes personnages. J'ai un sentiment anarchiste, instinctif - le même sans doute qui m'a poussé à m'exposer, à dire ma vérité sur la Bosnie, dussé-je le payer toute ma vie. Quand je filme les Gitans, je ne me pose pas de problèmes de moralité. J'ai grandi dans la banlieue de Sarajevo. Là-bas, les héros ne sortaient pas des livres. Ils étaient rudes, voyous, violents. Je n'aimais pas la lecture - jusqu'à ce que je rencontre Babel, ses “Contes d'Odessa”, et ce personnage, Benia Krik. Je me suis inventé un monde à moi ; un monde parallèle, dans lequel Babel joue un rôle important. Son Benia Krik m'a inspiré pour Chat Noir, Chat Blanc - cette idée du héros voyou qui veut marier sa soeur. Choisir un brigand comme figure tutélaire, c'est encore mon ambiguïté balkanique !
propos recueillis par Claude Askolovitch et Florence Assouline
fr/itv_00-07_ledj.txt · Last modified: 2007/03/09 14:14 by matthieu1