"Je suis le nobody des Balkans" Interview d'Emir Kusturica parue dans L'Evénement du Jeudi de juillet 2000

Le réalisateur bosniaque répond à tous ses détracteurs, aux donneurs de leçons, aux faiseurs de films, aux intellos satisfaits… Rencontre avec un révolté errant. Bosniaque, musulman, né à Sarajevo, ce cinéaste génial n'accepte aucun compromis. Même si des intellectuels français lui ont reproché d'être “vendu” à Milošević. Sur cette polémique, sur son oeuvre, sur la guerre, sur sa tournée rock avec un groupe de Sarajevo, Emir Kusturica s'explique. Et il ne mâche pas ses mots.

  • Vous souvenez-vous qu'un journaliste avait écrit de vous : “nobody from nowhere” ?
    • Emir Kusturica : Oui. “Personne, venu de nulle part”… Un journal américain, “Time magazine”, avait écrit cela en 1981 quand mon film ”Te souviens-tu de Dolly Bell ?” avait été primé au festival de Venise. Historiquement, c'était correct : quand vous arrivez des montagnes des Balkans pour gagner un prix à Venise, vous êtes vraiment n'importe qui, de nulle part, le type que personne ne connaît. Les journalistes ont besoin de faire un peu d'humour, d'écrire quelque chose dont les gens se souviendront. Et si c'est insultant, tant pis. N'empêche, c'est très motivant d'être “personne, de nulle part”. Aujourd'hui, on m'accueille dans les festivals. J'ai eu d'autres récompenses, je suis “quelqu'un”. Mais, à chaque fois que je tourne un film, je me remets en jeu. J'essaie d'être à nouveau Mister Nobody, comme si je n'avais jamais tenu une caméra.
  • Il y a quatre ans, vous étiez déjà très connu, vous aviez croisé Francis Ford Coppola à l'aéroport de Nice, juste avant le Festival de Cannes. Vous aviez eu, devant une caméra de télévision, un non-dialogue étonnant : vous, cherchant à lui parler ; lui, ne vous connaissant pas, ignorant vos films, vous renvoyant à cette image de “nobody”…
    • EK : J'étais très mal à l'aise. En fait, chaque fois que je me force à être poli, je souffre. Avec Coppola, j'ai résisté à la tentation d'être plus dur avec lui, puis j'ai laissé tomber. Il ne voulait pas me reconnaître, je pense. Heureusement, je ne me prends pas autant au sérieux que lui. Mais j'étais abasourdi qu'il n'ait jamais entendu parler d'un seul de mes films ! Maintenant, en réalité, je me fous de Coppola. J'ai aimé un Coppolajadis, je regardais ses films la bouche ouverte, les yeux écarquillés, quand j'avais 19 ans. Aujourd'hui, Coppola fait du business. Il n'a plus le temps d'être cinéaste. Ca doit le rendre malheureux.
  • Vous avez 45 ans, des prix, du succès. Vous imaginez-vous devenir arrogant, ne plus reconnaître les autres ?
    • EK : Je fais tout pour ne pas devenir Coppola. Je suis reconnu, ce qui a de grands avantages quand il s'agit de trouver des financements pour un nouveau film. Mais, à part ça, je prends garde à ne pas devenir ma propre institution. Je m'expose à chaque minute de ma vie. Je fais l'acteur. Je joue de la musique. Regardez : dites-moi pourquoi un type de mon âge se met dans un orchestre de rock et part en tournée, en autocar, se tape chaque jour des centaines de kilomètres pour pouvoir jouer de la guitare, le soir, sur une scène, avec ses compagnons… Parce que je veux pas être Coppola ! Lui, avec son gros ventre, il ne pourrait pas faire du rock. Mais sérieusement : être avec le No Smoking Orchestra, retrouver des copains avec qui j'avais joué adolescent, c'est une preuve que je ne suis pas encore figé. C'est du plaisir. Un rattrapage, parce que, jeune homme, je n'étais pas une star des discothèques, pas très à l'aise avec la danse et les filles… Mon fils est batteur dans le groupe, c'est aussi une manière d'être avec lui, de compenser le fait qu'il m'a peu vu quand je faisais mes films. C'est une preuve de vitalité. Quand j'avais une vingtaine d'années, la vague punk, qui venait de l'Ouest, est arrivée chez nous - transformée. Pour une fois, des gens parlaient normalement, réellement. Nous avions grandi sous le régime de Tito, dans son absurde. Je n'ai pas renié ce que les punks ont amené.
  • Votre rencontre avec Coppola semblait une représentation des rapports entre le cinéma américain et l'Europe. Son arrogance, c'était celle de l'Amérique ?
    • EK : Oui, c'est une arrogance américaine que d'ignorer le reste du monde. L'arrogance, c'est cela : vous trouverez en Iran des metteurs en scène incomparablement meilleurs qu'en Amérique, mais Hollywood a une telle puissance que les Américains s'en moquent complètement. En même temps, il ne faut pas être injuste : il y a des cinéastes qui valent la peine, aux Etats-Unis. En réalité, je crois que l'industrie du cinéma américain a peur. Avec la révolution technologique, bientôt, un gamin de 16 ans saura faire un film parfaitement propre. Ce qui fera la différence, ce sera le message, le sens artistique. Les Américains n'ont plus d'artistes à Hollywood : ce sont des marchands qui redoutent de ne plus être au centre du monde. Ils n'ont qu'une peur : se voir retirer des parts de marché. Pour sauvegarder leurs positions, ils se mettent à fabriquer des films différents, comme “Magnolia”. Ils donnent un Oscar à “American Beauty” parce que, même quand il film attaque le “rêve américain”, ils veulent en profiter. Les acteurs américains sont souvent bons, meilleurs que les européens : j'ai pu m'en rendre compte quand j'ai tourné Arizona Dream (avec Johnny Depp et Faye Dunaway). Quand vous proposez à ces acteurs de jouer dans des films artistiques, ils sont ravis. Peut-être parce qu'ils se dégoûtent eux-mêmes à force d'être confinés dans des superproductions pathétiques. Ils s'emmerdent sur les plateaux des films qu'on leur fait faire. Ils contemplent leur vie, ils savent qu'ils mentent. Après, ils font leur promotion, ils disent : “Ah, c'était si bien, c'était fantastique !”… “Fantastique”, je déteste ce mot, avec la nasale qui domine tout. Ils mentent !
  • Les acteurs français aussi mentent en promotion…
    • EK : Tous les acteurs sont des foutus menteurs ! Je crois que le mensonge est une question de survie, pour les acteurs comme pour les autres. Ils ne vont pas dire que tel metteur en scène est un minable s'ils veulent continuer à tourner. Les acteurs mentent pour vivre, comme les Gitans ! Mais, à Hollywood, ça va plus loin : les héros qu'on y invente ne sont rien. De vrais riens. On voit à travers eux. Il n'y a rien qui retienne votre regard ou votre esprit, votre sentiment. Il n'y a pas de goût. Ils ont peur du goût, parce que cela peut effaroucher un public potentiel. En même temps, je déteste parler de l'Amérique globalement, parce que j'aime aussi ce pays, ne serait-ce que parce qu'un certain Hollywood a modelé mon amour du cinéma : Douglas Sirk, pour les mélodrames ; Lubitsch, Capra, pour les comédies… Tout comme j'ai aimé faire Arizona Dream en jouant, justement, avec des mythes américains - Faye Dunaway, Jerry Lewis… Parce qu'un de mes écrivains préférés, un des êtres qui m'inspirent est Raymond Carver. Je n'aime pas l'Amérique bruyante, tapageuse, telle qu'elle se montre trop souvent. Pour moi, l'Amérique, c'est la solitude, la faiblesse des individus, l'absurdité qu'on retrouve dans les nouvelles de Carver…
  • Une Amérique contre Hollywood ?
    • EK : Ce qui me fait peur dans le cinéma dominant à Hollywood, c'est la rationalité de sa fabrication. Tout est fait pour provoquer des réactions, attendues, formatées. On dirait des producteurs de tomates industrielles ; de belles couleurs, de belles rondeurs, mais sans saveur. Moi, il me faut du temps pour faire un film, et des plages de repos. Je cultive mes tomates en artisan. En tant que cinéaste, j'aime voir l'architecture d'un film plus que la précision de l'histoire. J'aime être dérangé, ennuyé s'il le faut, mais voir une vraie existence humaine. J'aime qu'il y ait des espaces, de la liberté… J'ai besoin d'une vraie démarche d'auteur… De ce point de vue, je suis plutôt heureux dans le cinéma mondial. Malgré tout, j'ai aimé “American beauty”. Découvrir ce loser me fait plus plaisir que de voir Bruce Willis promener son vide sur l'écran. J'ai aimé “Festen”, le film danois - cette idée que l'enfer se dissimule derrière le lisse paradis. “Festen”, c'est aussi du Strindberg, remarquez, quelque chose qui vient de loin dans la culture scandinave.
  • Vous liez cinéma et littérature, cinéma et musique. Quand on regarde votre oeuvre, on voit des films autant rêvés que racontés. Il y a chez vous une interaction de l'image, de la musique, de l'onirisme et de l'absurde…
    • EK : Les mots, les sons, l'image… On ne sait pas ce qui commence. L'un de mes problèmes, quand je travaille, c'est l'excitation. Un de mes films peut me plaire, même si les dialogues ne sont pas aboutis. Mais chaque image doit m'inspirer quelque chose. Je pense à Chat Noir, Chat Blanc. La musique n'est pas là pour accompagner les personnages, mais ces personnages sont de la musique. Mes personnages sont porteurs d'états émotionnels parfois opposés. Embrasser et tuer, à la limite, il n'y a pas tant de différence. Entre la haine et l'amour, il y a une terrible proximité. Je n'ai pas de sentiments pacifiés. Vous savez, je viens des Balkans, un endroit du monde où prévaut une tradition onirique, notamment en peinture. Il y a chez nous une énergie primaire venue du paganisme, un lyrisme, une tendresse, qu'on ne perçoit pas de prime abord, mais que je fais passer dans mes films. Un paganisme balkanique puissant, tendre et distrayant… Et, en même temps, il y a chez nous une philosophie qui insiste sur l'importance du sacrifice et qui vient du christianisme orthodoxe, sans doute. Il faut se sacrifier pour atteindre quelque chose de beau. Pour nous comprendre, il faut avoir tout cela à l'esprit. Il faut avoir lu Ivo Andrić, Miloš Cernianski, pour parler de ma Yougoslavie. Si les intellectuels français les avaient lus, ou s'ils les avaient compris, ils auraient peut-être dit moins d'imbécilités sur notre tragédie…
  • Vous avez été pris en première ligne de cette tragédie, des polémiques sur la tragédie yougoslave…
    • EK : Parce que je n'ai pas supporté que des gens viennent me dire ce qui se passait chez moi. J'ai détesté cet angélisme d'intellectuels parisiens prétendant me donner des leçons sur les Balkans, sur la Yougoslavie, sur la Bosnie, où j'avais vécu trente ans. Je crois profondément que cette arrogance là - cette arrogance intellectuelle - fait courir le monde à sa perte. Un jour, l'Occident découvre la Yougoslavie, décide que les Serbes sont des massacreurs, affecte d'ignorer tout ce qui a pu se passer auparavant. Tout n'a pas commencé avec Milošević ! Il y a eu Tito, son régime, l'absurdité qu'il a générée… On parle ici d'une terre que différentes armées ont traversée sans jamais s'arrêter ; on parle d'un espace où l'on aime ce qui est loin et où on hait ce qui est proche : les Serbes regardent vers Moscou, les Croates vers le Vatican, les Musulmans cherchent Istambul, quand leurs haines à tous, elles, sont à portée de fusil. On parle de territoires qui, d'un certain point de vue, en sont encore au Moyen Age. Insuffisamment “christianisés”, pacifiés, moulés au respect des règles, du codex. Fondamentalement, on est encore dans un paganisme qui explique la manière dont les gens se sont tués. Mais, en même temps, ces territoires païens ont donné de très grands hommes, de très grandes oeuvres, à l'art, à la littérature, au sport ; ils ont profondément enrichi la civilisation. Regarder, par exemple, les Serbes comme de simples brutes est d'une arrogance insupportable, imbécile !
  • Vous avez été labelisé “proserbe”, notamment au moment d'Underground
    • EK : Qu'un philosophe, Alain Finkielraut, ait pu parler de “propagande proserbe américanisée” à propos de ce film, qui est le contraire de la propagande hollywoodienne, est finalement tragique. Je vis en France, pays que j'aime, et dont j'apprécie le fait qu'il prend la culture, le cinéma au sérieux : chez vous, les intellectuels accordent de l'importance aux oeuvres et aux artistes. Là est la tragédie : c'est au nom de ce principe - que les oeuvres ont un sens - que mon film a été attaqué par ce même philosophe, qui ne l'avait même pas vu ! Et ce sont les journalistes américains qui ont défendu Underground - qui l'ont aimé - tout en pourfendant la légèreté des intellectuels français… Underground racontait l'histoire d'un homme qui fait croire aux autres que la guerre continue. On aurait pu y voir une fable sur cette Yougoslavie qui a bénéficié de la guerre froide (parce que Tito était entre les deux camps, construisait sa puissance en jouant de cette neutralité), et qui refuse d'admettre que cette période est révolue. Parlez à des gens normaux en Serbie. Ils n'ont pas réalisé que la guerre froide était finie ! Underground montrait des gens qui ne savent pas que le temps a passé. C'est le film dans lequel je me suis investi le plus…
  • On vous a reproché d'avoir tourné Underground avec l'aide du régime de Belgrade…
    • EK : Underground a été financé par Monsieur Francis Bouygues, que je remercie tous les jours en pensée. Ce film aurait pu être tourné dans cinquante villes ; mais il n'y a qu'un Belgrade, avec ses immeubles, avec son zoo, avec son atmosphère. Il n'y avait qu'une seule ville où je pouvais faire ce film sur ce pays, la Yougoslavie, sur ces gens… Je n'allais pas en inventer un autre. Tout le reste est de la propagande… Nous avons une chanson, avec le No Smoking Orchestra, qui s'intitule “Devil in the Business Class”… “Le diable est en classe affaires”. Cela parle de la propagande, des fausses évidences qui s'imposent. Après tout, peut-être que le diable aussi est une victime de la propagande et des médias…
  • Vous êtes né à Sarajevo, bosniaque, musulman. On pensait que vous seriez solidaire de votre ville natale quand elle était bombardée, que vous diriez : “Je suis l'un deux”. On ne vous attendait pas chez Milošević…
    • EK : Je ne suis pas chez Milošević ! Milošević, j'ai simplement dit un jour qu'il n'était pas un “fasciste”, qu'il fallait trouver un autre mot pour le définir, moins réducteur. Monarcho-autocrato-communiste, quelque chose comme ça. Et j'ai essayé de rappeler le contexte historique. Rien d'autre. Ce que je suis n'a rien à voir avec Milošević. Je suis yougoslave - aujourd'hui, citoyen du Monténégro - je parle serbe. Je suis de cette culture, de cette littérature, de cet imaginaire. Je le suis sans Milošević, avant Milošević. Ma famille a été convertie à l'islam pour survivre il y a deux siècles. Cela ne forge pas mon identité. Oui, je suis de Sarajevo. J'ai crié, au début de la guerre : “Des chiens enragés bombardent ma ville.” C'était dans le journal “Le Monde”. Ce n'est pas moi qui ait renié Sarajevo… C'est le régime musulman d'Izetbegovic qui m'a chassé. Il faut arrêter avec cet angélisme occidental selon lequel les Bosniaques étaient tous de charmants pacifistes qui prônaient un régime pluriethnique. Je vais vous raconter mon histoire. Au début du conflit, mon père était en voyage au Monténégro. Un mois après le début de la guerre, les soldats d'Izetbegović ont envahi son domicile ; ont prétendu ensuite avoir trouvé des bombes, des kalachnikovs ; ont commencé à expliquer que mon père - un vétéran des guerres de partisans contre les nazis - était un tchetnik. Puis la propagande officielle du régime a lancé une campagne de détestation contre moi parce que je refusais de simplifier le conflit, parce que je rappelais l'histoire. Je ne marcherai jamais dans la propagande, la guerre en Yougoslavie n'a rien à voir avec la Seconde Guerre mondiale, avec les massacres des juifs, des Tsiganes, et aussi des Serbes ! A Sarajevo, le nouveau régime a incité toute une génération à détester mon nom. Et, pour finir, après les accords de Dayton, les charmants nervis du gentil régime musulman d'Izetbegović sont venus détruire la maison familiale de ma femme. Ils ont détruit notre maison (il fouille dans un sac, montre une photo). Une maison bâtie quand la famille de ma femme, des Croates et des Slovènes, est venue à Sarajevo construire le chemin de fer, sous l'Empire austro-hongrois. Aujourd'hui, elle est détruite. C'est cela, l'épuration ethnique. On détruit votre maison pour signifier que vous ne pouvez plus revenir. Je ne reviendrai plus à Sarajevo. Dans cette guerre, 250.000 Yougoslaves ont quitté la ville, chassés par Izetbegović - remplacés par 250.000 Musulmans que les Serbes avaient chassés des campagnes. Vous voulez savoir d'où je suis ? Je suis l'un de ceux-là. Je suis un des 250.000 Yougoslaves qui ne sont plus à Sarajevo, qui ont perdu contre tous les nationalismes. Voilà mon identité… Je suis d'un pays qui n'existe plus.
  • Le fait de perdre votre pays a-t-il renforcé votre force d'artiste ? Vous n'avez plus aujourd'hui que votre oeuvre pour définir votre territoire…
    • EK : Après la polémique sur Underground, je pensais ne plus tourner de films. Le “Village Voice” l'a écrit : “J'ai été heureux de lire qu'il ne fera plus de film” disait le journaliste, “parce que, pour faire un film comme celui-là, il faut perdre son pays !” Finalement, je ne suis peut-être plus “nobody”, mais je suis de nulle part. Je suis quelqu'un de nulle part ! Quand je me retrouve avec mes amis musiciens, je me dis que ma patrie, c'est le cirque, la musique, le spectacle itinérant ; le cabaret est ma maison… C'est aussi important qu'un pays. J'ai mis dix ans à souffrir, à subir cette perte. Maintenant, cela suffit… Si des intellectuels occidentaux, pour se faire voir, pour être à la mode, éprouvent le besoin de m'associer à un régime ou à un autre, tant pis pour eux. Je connais le poids de la culpabilité occidentale dans notre tragédie. Je connais le vide des intellectuels français. Ils n'ont plus de Sartre, plus de Malraux, plus de grandes causes - juste la télévision. Ils étalent des réactions émotionnelles pour nourrir des modes. Ils l'ont fait aux dépens de mon pays. Mais cela ne m'atteint plus. J'ai mis à plat ce que je suis, d'où je viens. Je n'y retournerai pas parce que c'est impossible. Mais peut-être filmerai-je un jour une histoire dans la guerre de Bosnie. Il y a eu des histoires d'amour, aussi, dans cette guerre. Tout ce qui est arrivé - ce qui m'est arrivé - fait partie de moi, de ce qui va m'inspirer dorénavant.
  • De quoi s'agira-t-il dans votre prochain film ?
    • EK : Il s'appelle “Le nez”. Un soir, un acteur s'apprête à monter sur scène pour jouer Cyrano ; mais il apprend qu'on a coupé le nez de son père, pour se venger de lui, l'acteur impliqué dans une affaire d'espionnage et de bombe atomique. Alors il va se venger, délivrer sa fiancée que les autres retiennent en otage et, pendant ce temps, son meilleur ami doit faire patienter les spectateurs venus voir la pièce. Il y aura de la mafia russe dedans.
  • Vous aimez les personnages troubles et savez les faire aimer… Vos héros du Temps des Gitans qui vendent des enfants. Le père de Papa est en voyage d'affaires qui terrorise les siens. Marko, l'escroc d'Underground… Et, dans la littérature que vous citez, vous vouez un culte à Benia Krik, le héros d'Isaac Babel, le roi des brigands juifs d'Odessa sous le tsar !
    • EK : Je ne juge pas mes personnages. J'ai un sentiment anarchiste, instinctif - le même sans doute qui m'a poussé à m'exposer, à dire ma vérité sur la Bosnie, dussé-je le payer toute ma vie. Quand je filme les Gitans, je ne me pose pas de problèmes de moralité. J'ai grandi dans la banlieue de Sarajevo. Là-bas, les héros ne sortaient pas des livres. Ils étaient rudes, voyous, violents. Je n'aimais pas la lecture - jusqu'à ce que je rencontre Babel, ses “Contes d'Odessa”, et ce personnage, Benia Krik. Je me suis inventé un monde à moi ; un monde parallèle, dans lequel Babel joue un rôle important. Son Benia Krik m'a inspiré pour Chat Noir, Chat Blanc - cette idée du héros voyou qui veut marier sa soeur. Choisir un brigand comme figure tutélaire, c'est encore mon ambiguïté balkanique !
  • Quel est le premier film qui vous a marqué ?
    • EK : “l'Atalante” de Jean Vigo. C'est mon plus cher film. J'avais 13, 14 ans… Je travaillais pour la cinémathèque et, en échange, j'avais des places pour les projections. “L'Atalante” ! Il y a des films plus grands, plus forts, mais c'est le premier qui m'a saisi. Il y avait d'incroyables connexions entre le son et l'image.
  • Et vos autres films fondateurs ?
    • EK : Ceux de Fellini, le plus grand maître. Renoir : “La règle du jeu”, le modèle de ce que doit être le cinéma moderne. “La grande illusion”, qui ne vieillit jamais… Mon passage par l'école de cinéma de Prague, où on nous enseignait l'ironie, le recul et l'utilisation de l'absurde, m'a aussi marqué. Mon film de fin d'études s'appelait Guernica. L'histoire d'un garçon juif, que son père emmène en 1937 à l'Exposition universelle à Paris, où il découvre le tableau de Picasso. Quelques années plus tard, les nazis arrivent, persécutent les juifs. Le père veut rassurer son fils, il lui dit : “Ils veulent nous examiner parce qu'on a un grand nez”. Vous voyez, déjà, le nez… Quand sa famille est emmenée, le garçon reste seul chez lui, il regarde les photos de sa famille. Et il coupe les nez sur toutes les photos. Il les colle ensemble. Et il appelle ça Guernica. Quand je suis revenu de Prague, je croyais qu'avec une caméra, on pouvait changer le monde. Puis j'ai compris que, ce qui rend riche un cinéaste, son premier matériel, c'est la vie. S'il a des histoires, s'il a des envies, le film viendra. Il a avant tout besoin de cette énergie que l'on possède - ou non.
  • Vous vivez en France depuis des années…
    • EK : Mais je ne parle pas bien le français - je ne reste jamais assez longtemps d'affilée ici. Mais, quand je suis dans ma maison, en Normandie, j'ai la sensation d'être chez moi. Ma fille est lycéenne, elle parle français.
  • Comment jugez-vous le cinéma français ?
    • EK : Il souffre d'une obsession psychologique : tout doit être dit, exprimé. Mais il y a des exceptions… “Western” de Manuel Poirier. Ces deux demi-clochards qui parcourent la Bretagne en cherchant une fille… Ils venaient un peu de chez Bunuel. Ils cherchaient du pouvoir dans l'existence. Egalement “La Haine”. Quand ce gars a fait “La Haine”, je me suis senti bien. C'était de vrais gens, de vrais problèmes, de vrais drames. Pas ces discussions sur ce qui a été et ce qui sera. De vraies banlieues de Paris, de vrais héros affrontant leur vie et leurs émotions dans un contexte dramatique. Voilà ce dont manque le cinéma français.
  • Vous êtes devenu un acteur du cinéma français avec Leconte, dans La veuve de Saint-Pierre.
    • EK : J'ai aimé cette expérience. Leconte est quelqu'un de bien. Il me demandait de me retenir - du coup, le langage n'était pas un problème. J'ai aimé jouer ce bonhomme qui a tué, sans être un tueur.
  • Patrice Leconte a mené il y a quelques mois une bataille des réalisateurs français contre la critique. Où vous situez-vous dans cet affrontement ?
    • EK : Je ne peux pas m'en mêler. J'aurais mauvaise grâce à m'élever contre les critiques français, qui m'accueillent bien en général. Un type comme moi, venu de nulle part, a pu avoir accès au monde grâce au cinéma français, dans son ensemble. Les autres réalisateurs indépendants, venus d'ailleurs, comme Kiarostami, sont dans le même cas. Sur le fond, je crois que les bons films font les bons critiques. C'est le même environnement, on n'y échappe pas.
  • Vous êtes optimiste sur l'avenir du cinéma ?
    • EK : Oui, pour les films que j'ai cités. Je crois que les créateurs ont de l'avenir, que les êtres humains qui veulent raconter une histoire, exprimer ce qu'ils ont en eux, vont continuer leur aventure. Un jour, j'étais à Lorient, un gars noir m'a abordé, m'a dit : “On vous aime en Afrique”. C'était bien de voir que quelqu'un en Afrique pouvait comprendre vos émotions, vos problèmes, la manière dont je les traduisais, moi, le “nobody” des Balkans. C'est exactement cela, le langage. Je suis absolument persuadé qu'un film est une oeuvre, l'émanation de l'énergie de son créateur. Je souffre sur mes films. Mais ils sont mon expression. Je fais partie des gens qui pourraient s'apaiser, maintenant. Avec quelques compromis, peut-être pourrais-je être une personnalité de Hollywood, avoir un Oscar. Quand j'ai réalisé “Arizona dream”, j'ai fait très attention d'éviter cela. Je n'ai pas voulu me rendre aux canons de Hollywood. Si j'avais fait autrement, ma vie aurait pu prendre un tour beaucoup plus classique. Mais, instinctivement, je me braque. Quand je sens que je vais m'amollir, je me lance dans des querelles avec des gens importants, des producteurs… Ils font des choses qui me déplaisent, je leur dis que ce sont des porcs. Je ne cède pas - comme sur la Bosnie. En fait, ma force vient de mon opposition. Pas de ma colère. Je dois rester instable socialement, pour ne pas devenir un salaud.

propos recueillis par Claude Askolovitch et Florence Assouline

fr/itv_00-07_ledj.txt · Last modified: 2007/03/09 14:14 by matthieu1