"Je viens du pauvre sud" - interview parue dans le journal l'Humanité le 13 octobre 2001

Rencontre parisienne avec Emir Kusturica, l'homme aux deux palmes d'or cannoises. Pour parler cette fois de Sarajevo, films de famille, subversion et zizique.

Super 8 Stories est le dernier film d'Emir Kusturica (voir l'Humanité de mercredi 10 octobre), documentaire sur le No Smoking Orchestra dans lequel le cinéaste joue de la guitare. Rencontre à Paris avant l'un de ses concerts.

  • Votre groupe No Smoking Orchestra, est souvent perçu comme une sorte d'OVNI. Mais pour comprendre d'où vient cette musique, ne faudrait-il pas parler de votre ville natale : Sarajevo ?
    • Emir Kusturica : Je me souviens de Sarajevo à cette époque, c'était une ville ouverte à toutes les cultures et toutes les religions. Après dans les années quatre-vingt, au moment de la mort de Tito, tout tourna autrement. Lorsque Tito vivait, je crois que tout était si ouvert que cela aurait pu l'être plus encore. Après la guerre, tout est devenu moins imaginatif, le pouvoir de création a été amoindri. Sarajevo est devenu comme un symbole du passé, celui d'une ville qui a connu beaucoup d'expériences artistiques. Au moment de la fin de l'ère Tito, je crois que nous y avons été libres autant que nous pouvions l'être. Je pense qu'à Sarajevo soufflait un vent de démocratie mais malheureusement le nationalisme a atteint chaque communauté et ceci a détruit à jamais cet esprit naturellement international. La vocation de cette ville était d'être ouverte à tous, sauf que pendant cette période on ne réalisait pas combien il était important que chacun s'exprime, en tant que musulman, serbe ou croate. Tout était sous-jacent, mais c'était comme une sorte de secret que personne ne formulait jamais. En dépit de cela, à la fin des années soixante-dix et au début de 1980, nous avons bien vécu tous ensemble au-delà de cette réalité. Mais si cette ville de Sarajevo, que nous évoquons, n'existe plus et n'existera plus jamais, il reste toujours la possibilité d'avoir une certaine activité avec les gens qui y ont vécu. Par exemple, No Smoking Orchestra, en tout cas la nouvelle conception de l'orchestre, est né avec mon dernier film Chat Noir, Chat Blanc, il y a quatre, cinq ans. Cette conception qui avait été donnée au public à travers le film a trouvé une continuité dans l'existence et les activités de l'orchestre, avec les concerts par exemple. La musique a été prise comme prétexte pour créer une vraie catharsis et un bon feeling. Parce que la musique d'aujourd'hui a rarement la fraîcheur de l'inspiration ethnique. Elle est plutôt ennuyeuse, déprimante et ne retourne pas aux sources musicales, aux expressions musicales d'antan.
  • Quel genre de musique vous a influencé au départ, soit à la fin des années soixante-dix ?
    • EK : Vous savez tout le bon rock and roll a été le ferment de ce que nous jouons. Nous aimions principalement la musique punk, les Clash, les Sex Pistols. Pourquoi nous aimions cette musique à cette époque ? Parce que de cette musique émanait au-delà de toute conception, une idée d'individualité. Les gens qui assistaient aux concerts, alors, voulaient être des individus avant tout. Ils étaient tous différents mais tous rêvaient de la même chose et le réalisaient en partie en participant à ce mouvement punk : être un individu. Le mouvement présente deux aspects, il est très intéressant jusqu'au moment ou il devient mécanique, ce que je n'aime pas beaucoup. Je préfère le côté “constructif ” du mouvement punk. Mais ce mouvement fait grande autorité dans les pays anglo-saxons et n'a pas besoin de mon soutien. Aujourd'hui, tout cela n'a pas de sens, je parlais bien sûr du sentiment que j'en avais dans les années quatre-vingt.
  • La dernière fois que je suis allée à Sarajevo, il y a quelques années, je me souviens d'avoir pris une photo assez représentative de la situation : deux femmes avec des tchadors sur la tête passaient devant une affiche annonçant un concert de U2. Je me sentais loin de l'époque que vous évoquez, qui était très créative.
    • EK : U2 et Sarajevo pour moi sont deux mots qui ne vont pas ensemble. C'est comme le choc de deux réalités qui n'ont rien à voir. A notre époque, Sarajevo n'était pas loin de l'Europe. Nous aimions la musique punk et cela venait d'une réaction originale face à cette musique. Le Sarajevo de U2 est le Sarajevo de la consommation, de la mondialisation. Si un concert de U2 est organisé ce n'est pas parce que U2 est un bon groupe : il n'y a pas de choix. Tandis qu'à notre époque, il y avait le choix et c'est très intéressant de faire la comparaison : en art, en ce qui concerne le cinéma encore plus qu'en ce qui concerne la musique, il est très important que les gens soient libres et aient la chance de se trouver devant un choix pour être inspirés. Aujourd'hui, vous n'avez plus que le choix d'imiter U2 ou d'autres musiques ” mondialisées ”. C'est parce que je vous parle d'une époque où nous avions le choix, que certains disent aujourd'hui que notre groupe, les No Smoking Orchestra, a un côté OVNI. Car je crois que nous apportons de l'air frais, une musique différente, et rendons les gens heureux en faisant en sorte qu'ils fassent partie du ” voyage ” avec nous. A l'époque de la mort de Tito, la période était musicalement parlant très productive, il y avait des groupes à Belgrade, à Zagreb, à Sarajevo. C'est à ce moment-là que Goran Bregović est arrivé sur le devant de la scène. On n'avait pas vraiment peur du régime. Mais l'apparition de groupes comme No smoking était très importante, parce que nous jouions ce type de musique ” contre l'autorité ”. Mais ce n'était pas le seul rôle du groupe. Je dirai que le fait qu'il existe ainsi était déjà une forme de provocation. Sinon, il y avait des groupes qui imitaient les autres groupes de rock ou Bregović qui jouait à l'anniversaire de Tito.
  • Emir, vous avez commencé à jouer de la musique avant de réaliser des films ou cela s'est-il fait au même moment ?
    • EK : Cela s'est passé quasiment en même temps. Mais vous savez, il faut être bien clair, je ne suis pas un virtuose de la guitare. Mon talent de metteur en scène, si j'en ai un, s'allie fort bien avec mon talent musical. Parce que je peux donner une structure à la matière. Quand je suis réalisateur, je me sens musicien et lorsque je fais de la musique, je me sens metteur en scène. Je ne suis pas le meilleur musicien du groupe, loin de là, mon fils est bien meilleur que moi. Aujourd'hui, nous vivons une époque où le disc jockey est un créateur et moi je mets mon talent en tant que metteur en scène de cinéma au service de la musique. D'instinct, je suis réalisateur parce que j'ai cette capacité de synthétiser différentes expériences en une seule. Je pense que c'est le plus important pour un réalisateur.

Entretien réalisé par Michèle Levieux

fr/itv_01-10_lhuma.txt · Last modified: 2007/01/16 23:48 by matthieu1