"Le magicien d'Unza" - interview parue dans le magazine Repérages #23 d'octobre 2001

  • Dans quelle mesure Super 8 Stories est-il atypique dans votre itinéraire ?
    • Emir Kusturica : C'est le premier film de ma vie que je n'avais pas conscience de faire ! Ceci est un paramètre vraiment très important. Sur chacun de mes films, j'arrive très au point sur le tournage après un long temps de préparation. Cette fois-ci, j'ai seulement pris des moments de la vie du groupe et le processus s'apparentait presque, dans sa globalité, à la construction d'une maison. Les autres me poussaient à en faire un film, mais j'avais finalement 75 heures de rushes et j'étais un peu effrayé de ce que cela pourrait donner. Puis il m'est apparu que la trame du documentaire pouvait s'axer autour de ces neufs musiciens quittant Belgrade pour partir en tournée et qu'on pouvait partir dans neuf histoires différentes, où on les découvrait individuellement, parallèlement à leur activité musicale. Et ces neufs petits films de sept à neuf minutes pouvaient ensuite être montés pour former un tout.
  • La facture du film est assez différente de votre univers habituel ?
    • EK : La recherche formelle, représentant la majeure partie du travail, consistait effectivement à trouver la manière de monter les images digitales et les documentaires en Super 8, qui étaient très granuleux et même parfois abîmés. Il fallait donc les améliorer, ce qui s'est révélé très intéressant à réaliser. Je suis donc doublement fier de ce film car il n'était pas prévu et il m'a permis d'utiliser le format que je préfère, le Super 8, mais aussi du Super 16, du 35 mm, de la vidéo… Il n'y a pas un format de l'histoire du cinéma que je n'aie pas utilisé pour ce film ! Dans le même temps, j'ai voulu préserver l'émotion, qui est le plus important pour moi quel que soit le film.
  • Aviez-vous en tête des exemples de documentaires musicaux ?
    • EK : Je n'en ai franchement jamais vu de très bons, car ils sont la plupart du temps réalisés alors que les groupes sont dissouts. On y voit de vieux gars raconter leur vie et montrer des photos, ce qui ne donne qu'un résumé de la vie. Je voulais faire quelque chose qui soit au contraire très inscrit dans une contemporanéité précise. Il y a toutefois un point commun entre ce film et Buena Vista Social Club de Wim Wenders, dans ces moments où l'on voit les musiciens en train de faire autre chose que de la musique… et de le faire bien !
  • Etait-il difficile d'être à la fois devant et derrière la caméra ?
    • EK : Non, car par le biais de cette caméra, c'est surtout ma propre mémoire que j'enregistrais. C'est pour cela que c'était pour moi un grand honneur de faire un film autobiographique, a “life documentary”, plutôt qu'une fiction pour le cinéma.
  • Peut-on réellement entrer dans l'intimité d'un groupe et restituer l'intensité d'un concert à l'écran ?
    • EK : Ce n'est pas facile. C'était un challenge en tant que réalisateur. Il était très difficile au départ de croire que tout cela pouvait devenir un film. Je pense que l'expérience de tous mes films précédents, où j'avais déjà combiné l'image et la musique, a rendu cela possible. Mais le pari résidait précisément dans la façon de monter ensemble tous ces éléments.
  • Selon vous, que traduit le Unza Unza de la fameuse âme de votre pays ?
    • EK : Les No smoking avaient la vocation d'être un groupe de punk mais leur musique a évolué au fil du temps, lorsque le pays a été détruit et démantelé. Son esprit réunit les rythmes balkaniques tels qu'on peut en entendre dans les bars de nuit cheap, ceux des formations de trompettes, sorte de mariachis gitans, avec dans le même temps une importante et constante inspiration occidentale, le rock'n'roll en particulier. Apparemment nous avons réussi à associer toutes ces musiques, en préservant leur énergie, leur harmonie très spécifique… et cet “electric power” qu'elles requièrent.
  • Les No smoking représentent-ils une preuve que la Yougoslavie aurait pu fonctionner en tant que nation et que les différences auraient pu, même après la mort de Tito, constituer un atout et un ciment ?
    • EK : Au moment des événements, tout le monde dans le groupe était désolé… Il y a dans les Balkans des problèmes incroyables. Chacun veut conserver sa particularité et personne ne veut suivre les règles communes. Mais, dans le domaine de l'art et de la culture, il reste quelque chose du temps de l'unité. C'est ce que nous faisons à notre niveau. Même si je ne souhaite pas que ce pays soit un jour à nouveau politiquement unifié.
  • Laquelle de vos activités vous apporte le plus de plaisir : le cinéma ou la musique ?
    • EK : Je préfère jouer sur scène… Mais la plus grande satisfaction de ma vie a été de voir le film terminé et de découvrir à l'image que la confrontation des destins différents de ces musiciens, depuis l'enfance et la jeunesse, faisant réagir les gens et que son architecture invisible fonctionnait. C'est pour cela que, selon moi, ce film s'intègre vraiment à mon cinéma.
fr/itv_01-10_reperages.txt · Last modified: 2007/01/16 23:51 by matthieu1