Interview parue dans Politika, journal serbe en janvier 2003

Le film La vie est un miracle ressemble à un mélange très probable entre du Shakespeare et les Marx Brothers”, ainsi Emir Kusturica définit-il son nouveau film. En tant que producteur, il prépare la première projection de Jagoda in Supermarketu (Des fraises au supermarché) au festival de Berlin. Il est également en train de terminer son nouveau film, et de préparer la promotion de sa monographie en serbe qu'a écrit Goran Gocić, de Belgrade. Sur le tournage, la discipline est très stricte. Les journalistes en sauront plus sur le film quand il sera prêt. Nous disons que nous sommes de Politika et entre deux scènes, Emir s'autorise à parler un peu…

  • Le film La vie est un miracle (titre de travail Hungry Heart) est une histoire d'amour. Cela parle des réfugiés et de l'époque folle des conflits ethniques dans les Balkans. Pouvez vous décrire vos impressions et vos doutes quand vous avez commencé à travailler ?
    • Emir Kusturica : Ce film prolonge simplement l'intérêt que je porte au destin des gens dans cette région, et je les recadre dans un contexte social et historique. Depuis 1992, chacun d'entre nous est passé par des moments difficiles et a sa propre histoire sur ce qui s'est passé. La mort de la Yougoslavie, la guerre, la chute du système social… Quand je lis l'histoire d'un Serbe, qui au début de la guerre en 1992 doit choisir entre son fils en prison dans le camp adverse et une femme musulmane qui était son otage, je réalise que ce cas a la dimension d'un dilemne shakespearien, mais qu'il s'agit également de la vraie vie. Comme d'habitude chez moi, je commence par travailler sur une petite histoire d'amour qui parle un peu de la guerre. Mais je m'aperçois qu'en terminant, c'est bien plus qu'une histoire d'amour. Ce film parle de comment la guerre a grandit et s'est nourrie en Bosnie, et de la démystification de la famille, ce que j'avais commencé avec mon premier film et qui est caractéristique de tous mes films suivants. Au final, le film perd ses illusions, et ressemble à un mélange très probable entre du Shakespeare et les Marx Brothers.
  • Vous avez maintenant votre propre société de production, vous ne partagerez pas le succès avec d'autres producteurs. Est-ce que ça a été un choix difficile ?
    • EK : L'argent est quelque chose de tellement dangereux ! Depuis 1989, je fais des films financés par des producteurs étrangers. Malheureusement, j'ai du monter une maison de production “familiale” pour mettre de l'argent dans la cadre du film. Je n'ai jamais eu de chance avec mes producteurs, et je pense que c'est un métier difficile et compliqué. Ce film devient une vraie affaire de famille. Mon épouse Maja est responsable de la réflexion dans la production. On a réussi à étendre le budget pour qu'un euro devienne deux euros. On va pratiquement filmer pendant un an, et on a le budget d'un film européen moyen. Ce n'est pas surprenant parceque tout le film est lié à ma famille.
  • Votre maison de production ”Rasta international” a produit le premier film du jeune réalisateur Dušan Milić Jagoda in Supermarketu, film sélectionné dans la section “Panorama” du festival de Berlin. Est-ce votre nouvelle mission ? Voulez vous monter une école de cinéma en Yougoslavie ?
    • EK : Nous avons produit ce film, non pas parceque Maja ou moi avons besoin de faire des films, mais parceque nous pensons que nous pouvons aider de jeunes et talentueux auteurs en apportant notre énergie. Dans ce pays, l'idée dominante est que, selon moi, les professeurs cachent les secrets de la réalisation à leurs étudiants. J'ai voulu faire autrement. J'ai rencontré de gens de la chaine de télévision ARTE, ils ont lu le script et ont compris qu'il pourrait s'agir d'un très intéressant film à petit budget. Maintenant ce film va à Berlin et dans les cinémas de Yougoslavie. Je suis ravi parceque j'ai aidé un jeune homme à faire son premier film.
  • Ces prochains jours sera présenté un ouvrage sur votre vie et votre oeuvre cinématographique. Ce livre est déjà disponible en anglais. Pensez vous que votre travail est plus apprécié en Europe ou en Yougoslavie ?
    • EK : Les modèles culturels dans notre pays sont des copies importées de l'Ouest. Il y a bien longtemps, on célébrait nos grands réalisateurs comme Zika Pavlovic et Sasa Petrović. Le temps des auteurs de films authentiques est derrière nous. Dans les salles de cinéma de Belgrade, il y a peu de films de grands réalisateurs. Ils cherchent à faire de l'audience et mettent Mike Leigh ou Almodovar à l'écart. C'est vraiment l'époque des voleurs et des bandits d'Hollywood qui ne cherchent qu'à faire du profit… Dans toutes les villes du monde on peut voir des films décents, mais pas ici ! C'est pour cela que je me considère comme faisant partie d'une conspiration mondiale d'auteurs contre le colonisation d'Hollywood. Honnêtement parlant, le rôle de voleur du caissier de “classe moyenne” du cinéma mondial est assez confortable. Plutôt que cela, j'essaie de ne pas me comporter comme un “géant de province” qui fait des films pour son public d'origine et dont les films ne font pas beaucoup de bruit au delà de Belgrade. C'est logique que ce livre ait été publié en anglais en premier car je suis présent dans les cinémas du monde depuis plus de 20 ans. Il y a un malentendu qui existe à propos de ma contribution au cinéma yougoslave et les privilèges que j'ai sont juste l'aboutissement d'un certain mode de réflexion. Je suis désolé si certains jeunes réalisateurs pensent que je bloque leur chemin vers Hollywood, parcequ'ils ne comprennent pas le fait qu'ils ne seront jamais acceptés par la “machinerie Hollywood”, mais non : en aucune manière ne je leur barre la route !
  • Votre vision de la culture et du cinéma aujourd'hui ?
    • EK : Je crois en notre peuple, et surtout dans les individus qui sont toujours capables de trouver des idées. Le cinéma dans ce pays est passé par plusieurs périodes, de la “vague noire” à l'“école de Prague”, il y a donc beaucoup de choses à en tirer, et nous avons raison de vouloir défendre cet héritage. Les modèles importés des films américains font de nous une province des Etats-Unis. Mais nous sommes des outsiders, et en même temps, les modèles de cinéma dans les petits pays évoluent, progressent, et montrent que la route pour le cinéma du monde est ouverte. Lars von Trier n'est pas un réalisateur d'Hollywood, Almodovar non plus, mais beaucoup de gens aiment ses films, comme les frères Cohen. Il y a un modèle dominant d'imitation de ce qui est gros et puissant et qui peut ruiner notre industrie cinématographique ici. Heureusement, notre meilleure arme est le public, chose précieuse, mais c'est pareil partout en Europe. Si nous avons le courage de faire vibrer ce public autant d'un point de vue esthétique qu'humoristique, c'est formidable.!
  • Quelle est votre opinion des festivals de cinéma ? Est-ce qu'ils aident les petits films à conquérir une scène internationale ?
    • EK : Les festivals de cinéma sont les seuls endroits où les petits pays peuvent promouvoir leurs films. Je ne peux pas imaginer d'autres opportunités pour que des français, des allemands, des japonais ou des anglais voient Des fraises au supermarché que dans des festivals !
  • Y a-t-il des stratégies en Europe pour la projection de films d'auteurs ? Des stratégies de défense par rapport à Hollywood ?
    • EK : La seule solution de stratégie culturelle pour se défendre de l'hégémonisme hollywoodien serait une loi, une régulation sur les droits d'auteur, ce qui existe déjà en France. Le seul avantage qu'ont les films serbes c'est qu'ils ne sont pas sous-titrés. Je pense que pour cette raison notre public reste fidèle au cinéma serbe.

MILAN VLAJICIC

fr/itv_03-01_politika.txt · Last modified: 2008/01/26 20:58 by matthieu1