Interview parue dans Ekstra magazin, magazine de la Republika Srpska en juillet 2003

Celui qu'on appelle ”le génie mal coiffé” a toujours été la cible de personnes hypersensibles d'ex-Yougoslavie, qui pensent pouvoir juger les valeurs morales. On l'a accusé d'être un homme sans morale, sans honnêteté et d'avoir trahi son pays, mais personne n'oserait s'attaquer à son talent, sa gloire et sa fierté. Ces dernières années, il a toujours été de bon ton d'attaquer Emir Kusturica. Lui et ses films sont des événements politiques dans son ex-pays - et des événements de première classe - et il est considéré avec autant d'importance que les politiciens. Accusé d'être serbe nationaliste à l'époque de Milošević, de montrer les serbes comme des gitans, de trahir la Bosnie, “l'Emir de Serbie” comme ils l'appellent, le génie aux mots durs aux films forts et aux poings serrés est un réalisateur du même niveau que Almodovar ou von Trier. Alors que l'on discute dans un bar de Dorcol, dans la banlieue de Belgrade, nous avons l'impression que les gens ici ne l'aiment pas, et entre deux tasses de thé, sur ses gardes, il semble prêt à répondre : ”Fais gaffe, je suis Kusturica.

  • Belgrade ne vous a jamais reçu comme vous le souhaitiez. Qu'en pensez vous ?
    • Emir Kusturica : Je suis arrivé ici, enfant, directement depuis la gare dans les rues balkaniques, j'y ai toujours eu de fortes émotions, parceque c'est d'ici que je suis parti de par le monde. De Belgrade, je suis allé à la faculté de Prague, grâce à ma tante. C'était pour moi l'endroit d'où je pouvais aller partout dans le monde, et où je revenais quand j'en avais marre d'être à l'étranger. Comme une correspondance dont je ne pouvais pas me passer. Comme New York pour les Balkans. Doucement détruite, pleine de constructions étranges, Belgrade a toujours été le centre de la vie politique et culturelle des Balkans. J'ai ma place ici. Cette place n'a peut être pas la même sorte d'intensité que dans le passé, mais je suis une personne partagée ; et une partie de moi se trouve en Argentine, en France, au Japon, et bien sûr à Belgrade. Cela dit, j'ai toujours eu ici un grand public.
  • Que ressentez-vous d'avoir été rejeté par votre ville de naissance ? Ou bien est-ce que Sarajevo n'était qu'un point de départ pour atteindre d'autres sommets ?
    • EK : S'il n'y avait pas la guerre et cette tragédie, j'irai volontiers passer du temps à Sarajevo dans l'année, mais tout ce qui s'est passé dans cette ville, mes décisions, mon animosité en devient plus forte. Nous étions ennemis sur des plans idéologiques, puis ça s'est transformé en blessure, des deux côtés, et les dégâts sur ma propre famille sont évidents. Ma famille est le modèle d'une sorte d'idée internationale, parceque nous sommes un mélange différentes nations. Pendant la guerre, Sarajevo n'a rien fait pour éviter la mobilisation des musulmans, pas seulement pour les envoyer au combat, mais aussi pour les rassembler dans un pays à eux. Si seulement Izetbegovic avait le pouvoir d'être président de toutes les nations de Bosnie, on habiterait tous là et on défendrait ses idées. Si seulement il disait la vérité et qu'il arrêtait de collaborer avec Karadžić et les nationalistes croates. Il voulait faire une nation et la mettre en position de victime, ce qui était la vérité. On peut bien le blâmer, même s'il n'a pas demandé lui-même les bombardements, mais les leaders serbes extrêmistes se sont toujours bien entendus avec lui. Je n'arrête pas d'y penser, quand la police bosniaque a frappé à la porte de l'appartement de mes parents, qu'ils ont dérobé des choses de valeur, et que mon père, qui était Partisan pendant la seconde guerre mondiale, a été déclaré Tchetnik. Deux mois plus tard , il est décédé d'une attaque cardiaque à Herceg Novi. Ils ont brûlé deux maisons à Visoko, après les accords de Dayton, ce qui était un signe clair. “Purification ethnique” est une classification difficile.
      Concernant Sarajevo, je n'ai aucune émotion ; cette histoire a dépassé toutes mes capacités de patience. J'y ai de très bons souvenirs et de bons amis, mais cette ville n'est pas libre. Ils vivent sous un protectorat. OK, regardons les faits d'un autre point de vue, et à la fin, on trace un trait et on regarde où on est. Le résultat est désastreux, ils n'ont jamais vécu aussi misérablement de toute leur vie, et je ne pense pas qu'ils condamnent Karadžić dans le futur, comme criminel de guerre.
      J'aurais pu adopter une position plus facile dans cette interview, avec des mots gentils, mais ça je ne le ferai pas. Je ne suis pas de ce genre de personnes. Je passe pour un méchant. Je suis ravi de prendre soin de mes ennemis et de mettre cela en forme parceque, pouvez vous imaginer un pays sans ennemi réel, sans dissident ? Ce ne serait pas un pays.
  • Que vous apporte la vie d'émigrant ?
    • EK : Ca me correspond très bien. Dieu merci, parceque j'ai vécu à Sarajevo et à Belgrade, parceque je pensais ça déjà avant la guerre. Dans ce cadre provincial, mon travail ne produira que des troubles. Loin des yeux, loin du coeur. De temps en temps, je débarque avec mes films, et je suscite des réactions controversées. Certains aiment, d'autres pas. Mais je suis parti loin d'ici. Ainsi, ceux qui pensent du mal de moi, je leur conseille de faire des films, parceque les films sont la seule chose que je comprends. C'est très facile à faire ; un film sur les serbes, avec beaucoup d'effets, envoyez votre message au monde entier, et ils vous accepteront.
  • Pourquoi ne parlez vous plus à Goran Bregović ?
    • EK : Goran Bregović est le genre de personne qui a un caractère moderne. Il est du genre à vous dérober votre porte-monnaie et ensuite vous inviter à dîner avec votre argent. Il peut témoigner d'une grande amitié, au travers laquelle nous sommes passés, puis il s'est protégé, mais avec charme. Grâce à mon amitié avec Iggy Pop, il a pu faire la chanson d'Arizona Dream, et après des années de procès, on apprend que la musique a été volée, et qu'il doit payer pour ça. Il s'est moqué d'Iggy et de moi, et le CD a été interdit. D'un autre côté, son talent est énorme, et je l'admets sans aucune discussion. J'ai parfois fait des erreurs regrettables en jugeant certaines personnes, mais il y a neanmoins toujours un minimum de valeurs morales à avoir, et mes amis ne peuvent pas avoir l'éthique d'une plante aquatique. C'est dur d'entendre de la cour de justice française que la musique a été volée. Il a dit que j'avais raconté des choses sur lui à cause de mon stress. Je me suis débarassé de cela avec mes films déjà il y a vingt ans, et c'est plutôt lui qui réagit de la sorte aujourd'hui, comme un débutant qui découvre le monde.
  • Etes vous toujours en contact avec Milorad Vucelic1) ?
    • EK : Non, je ne l'ai pas revu depuis longtemps, mais je ne pourrais rien dire de mal contre lui. Il a été correct avec moi, et je ne peux pas me plaindre. Je ne me sens pas ennemi de lui, même si je sais qu'il n'est pas très populaire de parler ainsi de lui, parcequ'il est lié à Milošević et sa télévision.
  • A l'époque où vous filmiez Underground
    • EK : Oui. Je me souviens ; le produceur allemand m'avait demandé, sachant que Vucelic était le directeur de la télévision serbe, dans quoi il s'engageait, par rapport au film, et par rapport au message que le film allait représenter. Je pensais qu'il le savait bien, parcequ'il est passé par différentes phases dans sa vie. A l'époque communiste, il travaillait dans les théâtres, et a fait de grandes productions. Les relations entre nous deux étaient très bonnes, et souvent ce que les gens mentionnent c'est le soutien financier. Dans Underground, l'argent venait de France, et était dépensé en Serbie ; 2 millions de dollars, je pense. La télévision serbe et M. Covic, le maire de Belgrade, ont rendu ce film possible et nous ont soutenu. On a dépensé beaucoup d'argent des banques mondiales.
  • Vous vous battez toujours ?
    • EK : Non, c'est un mythe. Mais je l'ai fait…
  • Vous avez déjà mis KO quelqu'un ?
    • EK : Je n'ai pas beaucoup de chance à ça. Je n'ai pratiquement pas de vie sociale. Je ne sors pas beaucoup, parceque ma sensibilité n'est pas recommandée pour les contacts intensifs. Quand Bergman se battra avec un critique, vous verrez qu'un monde où on aime ses films est possible. Dans mon cas, ce n'était pas pour mes films. C'était pour des remarques, des mensonges et des stupidités. Les gens disent des choses comme : Kusturica et Sidran font des films fondamentalistes et marxistes. Quand je rencontre ces gens, j'ai un dilemne, comment laisser passer ce genre de mensonges, mais comment leur faire comprendre qu'ils ont tort ? J'évite les conflits, et ces gens là ont de la chance parceque je ne sors pas beaucoup.
  • Au final, vous n'avez pas votre revanche ?
    • EK : J'oublie ces choses… même quand elles dépassent les bornes. Je suis de nature paisible, mais j'ai besoin de réagir sur les gens, sur la vie. Je suis têtu.
  • Que pensez vous de ce qu'on raconte sur Koštunica, qu'il serait nationaliste.
    • EK : Et bien, probablement avons nous des machines capables de découvrir ceux qui sont nationalistes et ceux qui ne le sont pas. On vous déclare tel si vous refusez de boire du Coca-Cola ou de manger des hamburgers. On dit qu'il est nationaliste parcequ'il parle comme De Gaulle, mais dans ses actes, on ne trouve aucune trace de nationalisme. Tout dépend ce que l'on appelle le nationalisme. On peut regarder ce qui se passe en Algérie, sans rien faire ; et simplement commenter. On catégorise. Mais être nationaliste aujourd'hui, c'est bien. A l'époque de Tito, le nationalisme serbe c'était des gens intelligents, avec qui on pouvait discuter. Ca me fait tellement rire, quand je lis ce qu'écrit une personne qui travaille à Helsinki pour le Commité des Droits de l'Homme, que Koštunica est national-socialiste… Il aime son pays, et émotionnellement, il a des sentiments nationaux, mais cela ne peut rien faire de mal. J'étais sans pays ; mon seul lien avec la Serbie c'était mon langage ; et on m'a accusé d'être nationaliste. Ainsi, si tu n'as pas de pays, si ne crois pas en Dieu, tu es nationaliste parceque tu dis que Reagan a envoyé des soldats américains au Nicaragua pour tuer au nom de la politique.
      Koštunica et moi, on a un nom de famille qui se ressemble. J'en fais des blagues quand je suis avec lui. Je lui ai dit que j'avais reçu des félicitations quand il a été élu président. Des amis grecs m'ont appelé pour me souhaiter bonne chance pour la Présidence de Serbie. Ils disent que si Vaclav Havel a réussi, je dois pouvoir aussi être Président.
  • A propos du procès de Milošević à La Haye, pensez-vous que ce serait mieux qu'il soit jugé à Belgrade ?
    • EK : Il y a un million de problèmes. En tant que Président de la République, tout le monde peut vous faire un procès. Mais bon, tant que l'environnement social n'est pas aussi évolué qu'en Amérique où le Président prête serment sur la Bible et ment aussi facilement. Ce procès est basé sur de fausses bases. Si vous dites qu'il a trahi son serment sur la Bible, on vous répond que ce n'est pas grave. D'un autre côté quand le Président Américain trompe sa femme, on en fait toute une histoire. Dans cette situation, je me demande : comment est-il possible que la Constitution de Bosnie-Herzégovine ait été faite à Washington ? Aujourd'hui, tout est possible. Je connais des gens qui ont été de farouches opposents à Milošević durant la Guerre, qui sont aujourd'hui patriotes, et qui disent qu'il défendront leur Criminel de Guerre. S'il l'est réellement. Dans ce procès, on est dans une situation de pré-jugement. Il est condamné avant d'avoir été accusé. En Europe, les gens disent que c'est déjà fini. En fait, on juge tout et tout le monde, sa politique et lui personnellement. Je leur poserais bien des questions sur ce tribunal, qui a fait cette Cour Européenne, mais les Américains ne sont pas sous cette juridiction. En tout cas c'est idéal pour faire une grande nation. Au final, je pense qu'il sera jugé ici ; c'est ce qui se prépare. Vous verrez.

Aleksandar Djuricic

1) Milorad Vucelic était le directeur de la télévision serbe sous Milošević ; il fut l'un des co-producteur d'Underground. Il est accusé de complicité dans l'assassinat de Zoran Djindjic ; il est en prison depuis avril 2003
fr/itv_03-07_ekstra.txt · Last modified: 2007/02/28 22:43 by matthieu1