Interview parue dans Le Monde du 11 mai 2005

Cinéaste doublement palmé, violemment controversé pour son engagement en faveur du régime serbe de Slobodan Milošević pendant la guerre de Bosnie, Emir Kusturica est aussi une rock star. Après un concert au Zénith le 21 avril, il prenait le train le lendemain pour Strasbourg, où il allait donner un autre concert. C'est là, sur les rails, que nous l'avons interviewé, après l'avoir laissé dormir dans un wagon de première, pendant les deux premières heures du trajet. Hirsute, pas rasé, le futur président du jury du Festival de Cannes s'est prêté de bonne grâce au jeu des questions et des réponses.

  • Quel président du jury allez-vous être ?
    • Emir Kusturica : Je suis déjà très heureux. D'excellents auteurs sont en compétition. Si, en plus, la sélection nous donne envie de récompenser des cinéastes peu connus, ce serait véritablement une fête magnifique ! Aujourd'hui, le cinéma est soit très commercial, soit très pointu. Je serais très heureux si le jury arrivait à trouver la meilleure combinaison entre les deux.
  • Vous vous êtes souvent insurgé contre le cinéma commercial. Le fait qu'il y ait un film hollywoodien en compétition vous gêne-t-il ?
    • EK : Pas du tout. De Lubitsch à Capra, en passant par John Ford, Hollywood a produit certains des auteurs qui ont le plus compté dans mon apprentissage. Je ne m'élève pas contre Hollywood en soi, mais contre ce monde qui empêche de penser, de ressentir des choses, qui cherche à impressionner avec la technologie, en misant tout sur le marketing, et en ne s'intéressant qu'à la rentabilité.
  • Vous avez dit un jour être né plusieurs fois, dont une fois à Cannes. Vous vouliez sans doute parler de l'année de Papa est en voyage d'affaires
    • EK : Oui. Pendant la période du communisme et du bolchevisme dans nos pays, Cannes était la seule porte à laquelle on pouvait frapper. Et si elle s'ouvrait, elle vous apportait un écho immense. Je n'aurais jamais pensé que Papa est en voyage d'affaires pourrait gagner quoi que ce soit. J'ai compris progressivement, en considérant les films que j'aimais qui avaient reçu la Palme, La Ballade de Narayama, Yol, Paris Texas… Ils allient tous un souci du public et un voyage courageux dans l'esthétique cinématographique. C'est également ce qui caractérise mes films.
  • Vous n'étiez pas resté pour recevoir la Palme d'or…
    • EK : J'étais parti après la projection de mon film. Je ne pensais pas mériter une telle reconnaissance, et j'étais trop narcissique pour revenir sans être sûr de recevoir quelque chose. Mais ce succès a marqué ma vie.
  • Dans quel sens ?
    • EK : Dans le sens d'être privilégié. Evidemment, cela entraîne aussi une grande responsabilité, et de grandes souffrances, des moments de dépression même. Quand on a commencé si haut, on ne peut pas se contenter ensuite de faire un saut de puce.
  • Chaque fois que vous êtes allé en compétition, étiez-vous dans la même disposition d'esprit ?
    • EK : Après Papa est en voyage d'affaires, j'aurais été presque déprimé si Le temps des gitans, qui a obtenu le prix de la mise en scène, n'avait rien reçu. Comme je n'ai jamais fait des films pour qu'ils deviennent de gros succès, Cannes est l'étalon de mesure de mon travail. D'un film à l'autre aussi, le contexte historique et politique changeait. A l'époque, le communisme formait encore un système à l'échelle planétaire, et mon premier film a été perçu comme très politique. Dix ans après, en 1995, le communisme s'était effondré et j'ai fait Underground. J'y abordais, du point de vue de quelqu'un qui vient de là, sans idéologie, la question de la destruction de mon pays. Et à Cannes, je suis la victime du complot ! Une alliance entre les intellectuels bosniaques, la presse française et des Français qui prennent la Bosnie pour un safari intellectuel ! Heureusement, le jury n'a pas été influencé, et j'ai reçu la Palme.
  • Dans Papa est en voyage d'affaires, votre propos politique était correct. Avec Underground, vous devenez incorrect.
    • EK : Ces notions de politiquement correct et incorrect me font très peur. Le nouveau pape est-il politiquement correct ? Il me semble que oui. Mais s'il l'est, je ne vois pas en quoi, moi, je serais incorrect. Peut-être, en fait, que ce qui est politiquement incorrect est ce qui s'oppose aux intérêts des multinationales… Entre Papa est en voyage d'affaires (1985) et Underground (1995), j'ai beaucoup expérimenté. J'ai amélioré mon style. C'est cela qui compte.
  • Vous avez été attaqué pour vos prises de position, pas seulement pour vos films.
    • EK : Dès lors que vous vous exprimez publiquement sur la politique, vous risquez d'être attaqué. Et personne ne vous accorde le droit de changer d'avis. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas attaquer un film au prétexte qu'on n'est pas d'accord avec les positions politiques de son auteur. Voici ma déclaration : ma position sur la guerre en Yougoslavie n'était que peu différente de celles de deux personnes éminentes, aussi opposées que possible politiquement : Noam Chomski et Henry Kissinger. Je ne suis jamais devenu nationaliste. J'étais contre la destruction de mon pays ; c'était ma seule position politique. Je pensais qu'en devenant petit on allait perdre toute forme de puissance et d'identité. Ce fut ma culpabilité politique.
  • Comment vivez-vous le fait d'avoir été attaqué publiquement par vos amis de jeunesse ?
    • EK : Au cours du processus de destruction de mon pays j'ai aussi trouvé mes racines. J'ai découvert qu'une partie de ma famille était d'origine serbe. Je n'ai pas de problème avec ça. Mais mes anciens amis en ont. Ils avaient besoin que je devienne l'outil de propagande pour le nouveau pays.
  • Vos positions proserbes ont-elles freiné votre carrière ?
    • EK : Non. J'ai survécu parce que j'avais ma propre esthétique. J'ai eu de la chance aussi. J'étais toujours dans le champ magnétique de gens qui trouvaient mon cinéma unique et excitant et on n'a jamais exigé de moi que chaque dollar soit rentabilisé. Probablement à cause de toutes les Palme d'or, Lion d'or, Ours, etc.
  • Vous trouvez qu'il y a une forme d'élitisme dans vos films ?
    • EK : Oui, parce que, aujourd'hui, c'est un luxe d'intégrer l'esthétique au cinéma : le cinéma est fabriqué pour servir les objectifs du marché ; il ne respecte pas le temps ni l'espace. Le problème, quand on vient comme moi d'un petit pays sur la carte culturelle, c'est qu'on peut faire un film ou deux. Mais, ensuite, ça devient trop. Cela fait vingt-deux ans que j'en fais, et je pense que mon style a affecté le cinéma. Il est devenu un motif, cité en exemple, repris par d'autres.

Propos recueillis par Jean-Luc Douin et Isabelle Regnier

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