Emir Kusturica en son village - Interview parue dans L'Humanité du 9 septembre 2005

Le réalisateur, deux fois palme d’or à Cannes, nous a reçu dans le village de ses rêves devenu réalité.

« Il était une fois un pays… » détruit par la communauté internationale et les nationalismes exacerbés. Où Emir Kusturica, l’un des rares réalisateurs ayant reçu deux palmes d’or à Cannes (pour Papa est en voyage d'affaires, en 1985, et Underground, en 1995), décide de construire un petit morceau de paradis, dans la région même où il a tourné son dernier film, La vie est un miracle, près de la petite ville de Mokra Gora, à la frontière de la République de Serbie. À une vingtaine de kilomètres de là, se situe Višegrad, ville traversée par le fleuve Vert, qui a inspiré à Ivo Andrić, prix Nobel de littérature en 1961, son oeuvre magistrale Le Pont sur la Drina. L’esprit de ce grand écrivain d’origine croate, né en Bosnie-Herzégovine et ayant vécu la plus grande partie de sa vie à Belgrade, ne cesse de hanter les lieux de notre ami cinéaste. Non seulement la pâtisserie-café et le restaurant de Mecavnikgrad (le « village de la tempête de neige ») se nomment respectivement Kod Corkana (« Chez le Borgne ») et Lotika, personnages emblématiques du Pont…, mais nous pouvons y voir évoluer tout un petit monde qu’Andrić n’aurait pas renié. Chez Kusturica, il ne se construit pas un pont en pierre mais un village en bois qui, par certains côtés, présente toutes les caractéristiques d’un grand oeuvre.

À l’entrée du village - qui annonce son appartenance à l’Unicef dont Emir a été ambassadeur -, Dragan, serbe de Monténégro, en construit jour et nuit avec passion la maquette exacte en petites pièces de bois. Tel Luka, le héros de la vie est un miracle, reproduisant le « huit de Sargan » dans son grenier. Passé la porte de la réception, s’offre à nous la rue principale dont le pavage est fait du bois de traverses de chemin de fer. Ici règne une philosophie, celle du naturel, du respect des bonnes choses de la campagne : une boutique face à la réception vend de la laine en écheveau, des vêtements de coton écru, des ustensiles de cuisine fabriqués spécialement et portant le nom du village, des chaussures en cuir naturel, des meubles peints tels que l’on peut en trouver dans les chambres d’hôtes et, bien sûr, des DVD des films d’Emir et des CD du No Smoking Orchestra. À côté, une petite galerie du nom d’Anika (autre hommage à Andrić) propose actuellement une exposition de tableaux d’un peintre naïf de Herceg Novi au Monténégro : Vojo Stanić, dont une des oeuvres illustre la couverture de l’album Unza Unza Time.

La maison principale est celle où vivent Emir, sa famille et ses amis. Nous avons eu l’honneur d’y séjourner dans des chambres charmantes, avec meubles peints et tapis de corde. Nous discuterons finalement dans la cour de sa maison, dont la vue est ouverte vers la montagne de Bosnie, aujourd’hui lointaine.

Vers Sarajevo

  • Comment avez-vous conçu ce projet de Mecavnikgrad, « le village de la tempête de neige » ?
    • Emir Kusturica : Le village est une idée qui est née à la fin du tournage de mon dernier film, la vie est un miracle. J’ai été vraiment très impressionné par les paysages, par la nature de cette région, et l’idée m’est venue de regrouper des maisons dans un nouveau contexte. Un contexte qui me permette d’être capable de me défendre moi-même face à un monde d’uniformisation du tout régnant sur la planète. L’idée de base est très simple : trouver des maisons et créer une nouvelle situation en mettant toutes ces maisons ensemble. De plus, je voulais souligner le rapport entre nationalité et culture, parce que cette nation qu’est la Serbie a une culture très forte faite de symboles et de peuples. Je rejette l’idée que le sentiment de nation soit lié au nationalisme. Ce n’est absolument pas vrai parce que, pour moi, une nationalité est une culture avant tout. Dans le village, la culture se développe ainsi : le cinéma, qui a une forme d’exclusivité, une galerie d’exposition, un complexe sportif, piscine et gymnase, qui est en pleine construction, et une église. L’architecture est conçue comme dans les temps antiques, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de plan réel. Les plans sont créés suivant un développement aléatoire. Je suis très heureux du résultat, de voir que tant de gens reçoivent le message, en venant et en ayant de nouveaux comportements. Par exemple, ils consomment des produits naturels, du jus de cerise fait sur place ou de la boza (jus de maïs au miel) à la place du Coca-Cola - que l’on ne sert pas dans les cafés du village.
      La simplicité oblige les gens à des comportements clairs et nets. Ces petites maisons ne répondent pas seulement à une idée romantique. Les gens trouvent ici quelque chose de très fort, l’idée que la culture est une façon d’être. D’abord ils cherchent, entrent dedans et se comportent en fonction de ce que l’endroit leur propose. Ils doivent comprendre ce lieu.
  • Vous avez un projet précis en ce qui concerne le village. Vous avez créé une salle de projection absolument parfaite pour l’image comme pour le son. Vous comptez y organiser des cours de cinéma, des stages, etc.
    • EK : Oui, de temps en temps. Je voudrais faire des séminaires et présenter aux gens la vision personnelle que j’ai du cinéma. Il n’y a pas d’idées révolutionnaires à ce propos, il s’agit juste d’étudier les divers aspects du cinéma, afin de donner une chance aux gens, pas nécessairement de faire des films mais surtout d’ouvrir pour eux d’autres portes en redéfinissant le cinéma sous des angles multiples.
  • Vous avez proposé un thème pour le premier stage qui a lieu cet été : « L’art est (ou n’est pas) en période de transition »…
    • EK : Ce thème pose la question d’une psychologie de situation en définissant l’espace et le temps et non pas la question d’une psychologie de personnes individuelles. Ce sera le travail de cette année que de comparer la structure de la musique classique et de ce qu’on nomme le cinéma classique, c’est-à-dire le cinéma avant et après la nouvelle vague, ce qui veut dire en dehors d’elle. Ce sera surtout autour du néoréalisme et du réalisme poétique français, dont le maître est Vigo.
      Je pense de la même façon, quelle que soit la matière. Par exemple, je ne peux séparer le cinéma de la musique, particulièrement lorsqu’il s’agit de structures. Le cinéma touche violemment le public par son côté émotionnel parce que sa visibilité est très pragmatique. La musique est une bonne arme pour souligner la structure. Et l’architecture aussi.
  • Vous voulez faire ces cours vous-même ou faire appel à d’autres cinéastes, voire étrangers…
    • EK : Cette année, j’assurerai les cours moi-même, mais dans l’avenir je ferai appel à quelques professeurs, aussi bien étrangers. Je veux qu’ici viennent des gens de partout. L’idée est de faire de cet endroit un lieu de rencontres aussi international que possible.
  • Vous avez dit que c’était aussi difficile de faire un film que de faire la guerre ou de jouer un match de foot. Cela a-t-il à voir avec Maradona ?
    • EK : Maradona est un projet qui réunifie de nombreux aspects de ma propre vie. Historiquement, politiquement et plus encore. Je suis très excité à l’idée de découvrir la personnalité du meilleur joueur de Football du monde. Sur beaucoup de points, il est devenu un cas unique. C’est un gars qui met fin à l’ère d’un certain football où l’individu avait sa place. Aujourd’hui, le foot est un grand business et une sorte de jeu vidéo. Maradona reste le dernier vrai joueur que je respecte.
  • Qu’en est-il de l’adaptation possible du Pont sur la Drina, d’Ivo Andrić, pour le cinéma ?
    • EK : Je ne le ferai jamais. C’est impossible… Enfin, c’est difficile, et je pense que ce n’est plus le moment de réaliser une telle oeuvre avec une telle structure. C’est trop énorme ! Il est bien possible que rien ne soit moins sûr !

Entretien réalisé par M. L.

fr/itv_05-09-09_lhuma.txt · Last modified: 2007/03/09 13:49 by matthieu1