"La pauvreté est plus ancienne que la richesse". Interview-conversation parue dans Politika de janvier 2006

La pauvreté est plus ancienne que la richesse.

    • Emir Kusturica : Diego Maradona est celui qui a fait exploser l'humiliation du monde entier en 1985. Lors d'un dribble historique dans le match qui opposait l'Argentine à l'Angleterre, il a esquivé sept joueurs, et selon moi, ces joueurs représentaient toutes ces personnes qui avaient humilié son peuple pendant des années et des années, et qui n'attendait que sa revanche. Pendant ces quelques minutes, pour moi, il a dribblé Margaret Thatcher, Ronald Reagan, La Grande-Bretagne, La Reine Mère, le Prince Charles, le Pape Jean Paul II, ainsi que - puisque le football est un jeu d'esprit - George Bush, père et fils. Pour Maradona, c'était suffisant. Depuis Paul Breitner, il n'y avait plus de footballer qui était du côté des pauvres. Ce célèbre footballer allemand, on le surnommait “le footballer engagé”, dans cette période romantique des années 70. Certains pensent que les footballers sont stupides, même pratiquement tout le monde pense cela. Je ne peux pas être d'accord avec eux, parceque comment feraient-ils pour gagner des millions s'ils n'était pas malins ? Et oui, évidemment, ils n'ont aucune éducation non plus ! Nous sommes ici dans un train vers Mar del Plata, à une manifestation anti Bush, et Maradona est dans ce train. J'ai découvert que Paul Breitner n'est plus seul, et que les années 70 ne sont pas terminées. Dans ce train, il n'y a pas de place pour la stupidité. La situation est vraiment inverse.
  • Diego Maradona : Tu sais, j'ai appris à jouer au foot dans le noir. Derrière ma maison, il y avait le stade de l'équipe de quatrième ligue. Je jouais au balon toute la journée, et quand les autres enfants rentraient chez eux, moi je continuais de jouer, le soir, dans le noir pendant deux heures. Je ne voyais plus rien ! Je tirais au but, et je m'orientais sur deux gros batons qui symbolisaient le filet. Dix ans après, quand j'ai signé mon premier contrat pour “Argentino Juniors”, j'ai compris que les ballons dans le noir m'avaient été très précieux !
    • EK : Tu es né à Favel Fiorito, le quartier le plus pauvre de Buenos Aires. Il faut que je te demande ce que tu avais en tête à ce moment là, parceque tu n'as jamais oublié ces gens, et tu es toujours resté auprès d'eux…
  • DM : Les pauvres ne vous trahiront jamais… La plupart de mes amis, dont Coppola mon manager, m'ont volé de l'argent. Mais, les habitants de mon quartier de Fiorito sont toujours resté les mêmes. C'est vraiment un endroit très pauvre. Aujourd'hui, il y a peut être plus d'asphalte, mais la pauvreté est la même que quand j'y habitais. Les politiciens et les gens proches du gouvernement sont devenus de plus en plus riches. J'ai aussi eu l'opportunité de devenir un de ceux là, mais j'ai refusé et j'ai dit NON. La raison est que j'aurais du voler aux pauvres. Une seule fois dans ma vie, j'ai parlé avec les politiciens d'Argentine, et je leur ai dit tout ce qu'ils ne voulaient pas entendre.
    • EK : Bono Vox et Bob Geldof ne sont pas aussi connus que toi, mais ils savent très bien utiliser leur popularité pour des actions humanitaires et pour leur promotion. Tu n'as jamais fait cela.
  • DM : L'argent prend tout ton temps, et il ne te reste rien… Il faut savoir garder un peu de dignité, de fierté et de santé mentale. 44 ans sont derrière moi, et je suis conscient du fait que la pauvreté progresse. J'observe ceux qui ont tout, et ceux qui n'ont rien. Ce n'est pas un problème lié uniquement à l'Argentine, au Venezuela, Brésil ou Cuba. Les Américains nous ont écrasé la tête. Regarde ce qu'ils nous ont fait dans les années 70. Ils nous ont infantilisés, métaphoriquement, bien sûr. Ils ont installé des régimes militaires en Argentine (30.000 tués), puis au Chili, Nicaragua, et Guatemala. D'abord, ils vous frappent, puis ils vous laissent souffrir. Ensuite, ils reviennent avec des prêts et de l'argent. Tu es comme un chien, tu vis comme un chien. Mais ça ne marche plus comme ça dorénavant, et ils n'ont plus le droit d'imposer cette politique. Après avoir vécu les dictatures militaires, et supporté les vieux régimes fascistes en Amérique Latine, on est unis à nouveau. Argentine, Brésil, Vénézuela, nous sommes ensemble à nouveau pour exprimer haut et fort ce qu'on pense de ce criminel de Bush. Mais Emir, je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela. Tu es vraiment là, avec nous ? Quels sont tes sentiments à propos de tout cela ?
    • EK : Je suis comme Charlie Chaplin qui marchait dans la rue et à qui on a donné un drapeau ! Parlons des relations au sein de l'Amérique. Si je comprends bien, ils vous ont juste ecrasé vos cervelles, comme ils l'ont fait avec le OIL agreement. Ils ont donné de l'argent au Mexique, fait 30.000 emplois. Les mexicains ont eu des salaires, mais l'argent est allé dans un autre pays, pas au Mexique…
  • DM : Oui, c'est vrai ! Le Mexique est vraiment très pauvre aussi, si on ne compte pas ces 30.000 employés. Les Américains ont fait cela partout dans le monde, et c'est toujours la même histoire. Ils prennent tout, et vous laissent les miettes.
    • EK : Alors, que peut-on y faire. C'est la même situation que sous les Pharaons ou l'Empire Romain ?
  • DM : Que faire ? C'est difficile de changer les choses, mais l'important c'est qu'on puisse en parler. Malheureusement, le Pape ne veut pas parler de ces problèmes, même s'il le devrait… Il n'a qu'une chose en tête : comment conserver le Vatican. Comme les Américains, le Vatican est très riche et très puissant. Jean-Paul II n'est jamais allé en Afrique, il n'y est jamais allé embrasser le sol et donne à manger aux pauvres enfants. Il n'est jamais venu non plus en Argentine. Tu sais qu'il a reçu 150 millions de dollars pour une pub pour des préservatifs. Une agence lui a donné l'argent pour faire une pub, mais le pape ne croyait pas au preservatif. Il a pris l'argent, et évidemment, personne n'en parle. Mais c'est dans les documents du Vatican ! Personne ne parle non plus de comment le pape a abandonné l'Afrique. C'est impossible… Le nombre de pauvres a été multiplié par neuf depuis la chute du mur de Berlin.
    • EK : On approche de Mar del Plata et les manifestants dorment. On sent, dans l'air, comme une sorte de solidarité oubliée. Comme les personnages d'un film des années 70, quand ils choisissaient leur destin. Je crois que chaque mot de Maradona est l'expression de l'attente et de la compréhension du monde d'aujourd'hui. A un moment, il a été comme un Dieu, comme les myhes de Gilgamesh. Les histoires épiques de destructions d'un Dieu fait de boue. Depuis l'époque où il était le seul et unique magicien du jeu, jusqu'à ce qu'il manque d'air. Coincé dans un endroit où il ne pouvait pas respirer et dont il ne pouvait pas s'échapper. Il était plus populaire que le pape. Au top, si haut, qu'il manquait d'air, et personne ne lui avait dit que ces altitudes n'étaient pas saines pour lui. Il a alors commencé à prendre de la cocaïne, et comme dans Gilgamesh, “le Dieu de boue” fut touché et mis à terre. Il s'est alors mit à chercher de l'air et a essayé de se retrouver, comme le gars qu'on voit dans la pub des spaghettis, comme le gros gaucho. Même dans ces moments là, il essayait de remuer pour retrouver suffisamment d'air autour de lui. Il voulait être “normal”, et ça l'a conduit à l'état de mort clinique pendant 4 minutes. Mais le rêve est de retour ! Et moi, j'en suis témoin, assis à côté de lui. J'ai beaucoup de chance, parceque je fais partie de sa résurection. Tous l'ont abandonné, sauf sa famille et Fidel Castro. Quand l'hopital de Buenos Aires lui a fermé ses portes, Fidel l'a embrassé. Les gens croyaient qu'il ne pourrait jamais se séparer des drogues, parcequ'il ne supportait pas le fardeau de la gloire. Mais ce n'était pas pour ça ! En regardant sa biographie, on se rend compte qu'il ne se supportait pas, qu'il n'arrivait pas à se prendre en charge. Quand il est devenu un professionnel, River Plata lui a offert beaucoup d'argent, mais il a refusé et est allé au Boca Juniors. Quand les supporters essayaient de le faire chanter, il se battait avec eux, quand le coach lui mentait, il mettait en pièce les vestiaires du stade. Il n'a jamais cru pour de vrai que l'argent c'était juste du temps perdu…
  • DM : Je me souviens de mon père, quand il rentrait du travail, et qu'il ne gagnait pas assez pour ses 8 enfants. On l'attendait en silence, parcequ'il n'y avait pas à manger. Ca, les gens ne peuvent pas le comprendre, surtout ceux qui n'ont jamais eu faim. Ma soeur devait manger moins, comme ça, elle pouvait laisser sa part pour moi. Dans ce genre de situation, l'amitié et l'amour se développe, et ces histoires de mon enfance ne pourront jamais disparaître comme ça. Ma mère faisait semblant d'avoir mal à l'estomac pour garder de la nourriture pour ses enfants, et elle regardait tous les pots pour vérifier s'il n'y avait pas de la nourriture pour tous. C'est ça, la pauvreté, mon frère, oui, c'est ça… Ta mère te ment pour te nourrir. On peut dire que c'est de la science-fiction, mais Emir, mon frère, ça c'est la vraie vie, et je te dis la vérité.
    • EK : Oui, ça c'est la pauvreté, et c'est très triste. Il y a des gens qui oublient cela très vite. Comment as-tu conservé les sentiments de ton enfance ?
  • DM : Je n'ai pas oublié ! Je ne peux pas oublier ! La pauvreté est plus ancienne que la richesse ! Mon père travaillait pour les marchés de Kvantaca et il transportait toujours de gros sacs, même quand il était vieux. Quand il rentrait, ma mère lui mettait de la glace sur son cou et son dos, pour soigner ses douleurs. Et nous, on était tous autour de lui, comme un rituel qui ne poura jamais s'oublier…
    • EK : Parlons de l'aristocratie parmi les pauvres. Quel est le plus fort souvenir de ton enfance ?
  • DM : La dignité ! On ne faisait jamais de fêtes d'anniversaires, on n'avait pas d'argent pour cela. Les amis, la famille, les cousins te donnaient un baiser pour ton anniversaire, and ce baiser était le plus grand cadeau. Je pourrais parler longtemps de la bourgeoisie et de la pauvreté. Je ne fais pas de différence, mais ce n'est pas le cas de ceux qui deviennent riches. Je n'en ai pas le moindre doute. Les gens font des compromis pour s'approcher des politiciens, et les politiciens les utilisent quand ils ont besoin de leurs services. Si tu ne rentres pas dans ce genre de profil, tu es fou. Et oui, moi, je suis fou, et je préfère être fou plutôt que de prendre ce qu'ils m'offrent. Tu sais, Emir, j'ai été mort pendant 4 minutes, et maintenant, je sais ce que c'est, la vie…
    • EK : Depuis l'Ethiopie et le „Live aid“, Bob Geldof est encore plus riche qu'avant. Bono voyage partout dans le monde et essaie de convaincre les présidents d'effacer la dette des pays pauvres africains. Il a même mangé avec Bush.
  • DM : Je sais au moins un chose, c'est que je n'aurai jamais le courage de manger avec Bush…
    • EK : Pourquoi ?
  • DM : Je ne me sentirais pas bien devant un tueur en série.
    • EK : Marquez m'a dit une chose, on peut dire ce qu'on veut de Fidel, mais il a été le gardien de l'héritage de la culture hispanique en Amérique Latine.
  • DM : Oui, c'est vrai, mais maintenant l'Argentine devient une partie des Etats-Unis. Les Argentins ont vendu aux Yankees tout ce qu'ils avaient, comme le sud de l'Argentine, un territoire propre et fertile. Tou ce pourquoi Fidel s'est battu est perdu ! Avec cet argent, on devient une colonie de l'Amérique, et ils développent cela partout dans le monde…
    • EK : Quand as-tu rencontré Fidel Castro ?
  • DM : En 1987, j'ai reçu 2 prix. Un à Cuba, et un autre aux Etats-Unis. J'ai dit aux Americains : “gardez ce prix !”, et je suis allé à Cuba. J'ai rencontré Fidel, et on a parlé cinq heures, à propos de Che Guevara, de l'Argentine. Bien sur, j'ai lu quand j'étais adolescent des livres sur la révolution et sur le Che, Fidel, etc. Je suis tombé amoureux de Fidel ! Pour moi, c'est comme un lion qui se bat pour son territoire. Il est le seul politicien - si on peut l'appeler comme cela - qui n'essaie pas de voler aux pauvres. Et c'est ce que les Américains font…

Traduction : Nina Novaković et Matthieu Dhennin

fr/itv_06-01_politika.txt · Last modified: 2007/03/09 13:29 by matthieu1