Le réalisateur d'Underground tourne un documentaire sur le mythique Argentin et se prépare aussi à soutenir la Serbie-et-Monténégro en Allemagne. Ses visions du jeu, entre politique et esthétique.
Interceptés à Munich en avril, Emir Kusturica et son No Smoking Orchestra étaient en concert à la Muffathalle. La veille avait été annoncée la titularisation de Jens Lehmann comme gardien de l'équipe d'Allemagne, à la place du molosse bavarois Oliver Kahn. Sur scène, le chanteur du bastringue itinérant serbe, «Dr Nelle», qui portait le maillot de l'ex-Yougoslavie, étoile rouge sur le cœur, ventre bombé, n'a pas raté l'occasion d'en toucher deux mots au public : «Si Kahn ne veut pas jouer pour vous, il peut venir dans l'équipe de Serbie-et-Monténégro !» Le blanc qui s'ensuivit dans l'assistance, composée pour l'essentiel de jeunes alternatifs à qui le ballon passe bien au-dessus de la tête, ramena aussi sec la bande à ses gammes. A la descente de la scène, dans l'effervescence et la moiteur houblonnée d'unbackstage surpeuplé, entretien avec le cinéaste - et guitariste approximatif - qui n'a pas fini d'en terminer avec Maradona, au centre de son prochain film. Pour ne pas dire son sujet. Au départ, cela ressemblait à une commande testamentaire du «Pibe de Oro». Cela se révèle, avec Emir Kusturica, plus conceptuel et politiquement prospectif.
Le «grand changement» ?
EK : Comme dans le cinéma, il ne faut pas non plus être trop romantique, prétendre que le foot n'est pas aussi bon qu'il était. C'est juste différent. Regardez Ronaldinho, c'est la parfaite conjugaison entre la technique individuelle et la vitesse. Il a juste ses muscles, un peu spéciaux, qui semblent moulés pour envelopper le ballon comme le faisait Maradona. Mais il n'aura jamais l'influence qu'avait Maradona sur un match. C'est comme ce qu'on appelle les «grands événements» dans l'Histoire. Les meilleurs matchs de Maradona font partie de l'Histoire, ce sont des dates historiques, parce que dans ces matchs passaient des messages, dans chacune de ses actions également, comme «la main de Dieu». C'est aussi pour cela qu'il est toujours LE meilleur.
Certains régimes d'oppression, comme l'Argentine pour Maradona ou, dans une moindre mesure, la Grande-Bretagne pour un Irlandais du Nord comme George Best, ont façonné les plus grands footballeurs. Pensez-vous que ce soit à cause de cette pression qui s'exerce sur les hommes ?
EK :
George Best, le mec de Liverpool ? 4) Peut-être, mais c'est encore le passé ! Aujourd'hui, il faut comprendre que le football est un jeu industriel. Et il va de plus en plus dans ce sens. Alors qui sont les gens qui cassent un peu cette logique ? Des types qui, comme ceux qui dans le basket venaient de Harlem, sont dans la marge, qui ont été oppressés, ont connu la pauvreté et qui se comportent finalement un peu comme les hockeyeurs de l'ex-URSS, se vendent ailleurs. Ce sont les seuls individus qui nous restent.
Propos recueillis par Olivier Villepreux (envoyé spécial à Munich)
fr/itv_06-06_libe.txt · Last modified: 2007/01/16 14:46 by matthieu1