Cet homme est respecté à Cannes et dans les villages aux alentours de Mokra Gora, il choisit des gens ordinaires pour ses films, et avec la même passion il refuse les stars et les grands acteurs européens. Emir a une longue liste d'ennemis dans la soi-disante “société élitiste” de Belgrade. Il est dangereux pour ceux qui ne pensent pas que l'on puisse rallier la tradition serbe avec les concepts européens. Il casse toutes les théories. Le réalisateur vient de terminer un domaine skiable sur l'Iver, un film intitulé le voeu, et un opéra avec Nelle Karajlić Le temps des gitans. Et il va aller au festival de Cannes cette année…
Si je comprends bien, le film porte sur le conflit entre la grande ville et le village. Les gens ici pensent que si on gagne la bataille des traditions, on sera plus proche de l'Europe. Est-ce cela le message de votre film ?
EK : Si on met un coup de projecteur sur la Serbie et son agriculture, on pense que l'Europe signifie améliorer les techniques et les rendements et réduire les installations. La transition, c'est ni plus ni moins que de prendre le fruit des masses laborieuses. Aujourd'hui, le progrés signifie prendre tout ce que l'on peut des petite gens, ainsi on tend vers le totalitarisme. La démocratie en Serbie c'est comme un vieux cheval, amené par des serviteurs, et cette démocratie prend tout au peuple. Cette démocratie importe tout, le look, la mode, et les employés d'Organisations Non Gouvernementales qui ont de grandes gueules et qui tapent du poing sur la table pour nous effrayer. Parler de héros et de braves gens, c'est facile quand on a le Pentagone dans son dos. Je dois faire part d'une anecdote de Zuko Dzumhur, quand il était en Afghanistan et qu'on lui a demandé qui il était : “touriste musulman” a-t-il répondu. Alors ici, les gens disent qu'il sont “serbes et mondialistes”. Sauf qu'on ne peut pas être les deux à la fois.
Pour ce nouveau film, vous avez encore construit un nouveau village, disant que c'était une sorte de mission, pour vous. Avez-vous l'intention de construire d'autres villages ?
EK :
Bon, j'ai eu l'idée de faire le domaine skiable, et je l'ai fait. On nous a parlé de remontés mécaniques puissantes pour le tourisme de sport d'hiver. Cet endroit s'améliore chaque année. Comme si une guerre avait détruit tout ce que j'avais fait. J'ai lu des histoires incroyables dans une des nouvelles d'Ivo Andrić, à propos d'un court de tennis construit par des soldats autrichiens à Višegrad. L'histoire nous enseigne qu'il est impossible de faire des plans sur le long terme. Une fois le terrain de tennis terminé, l'histoire va plus vite, et l'armée autrichienne part, une autre armée arrive, et le terrain est abandonné. Le fleuve monte, le recouvre de boue jusqu'au filet, et le laisse impraticable. En Serbie, c'est très difficile de faire des plans sur le futur. Le fait que la Bulgarie et la Roumanie sont déjà dans l'Europe n'est pas juste. Ce qu'ils ont réussi et nous pas, je n'en ai aucune idée. Et comment ils ont pu rentrer dans l'U.E., je me le demande. Le village est une aventure, comme mes précédents films. Un homme qui n'a pas de bonne raison ne construira jamais de domaine skiable. D'abord, on se demandera combien ça coûte, et combien ça raporte. Mais moi, j'ai une vision du monde idéaliste et utopiste, et ce sont ces idées qui guident ma vie.
Le cinéma en Serbie est agonisant, à genoux. Vos films auront une vie de quelques semaines sur les grands écrans, alors que votre village restera pour toujours. Est-ce la raison pour laquelle vous êtes devenu architecte ?
EK :
Je suis internationaliste dans tous les sens du terme. Le public en Argentine est pour moi tout aussi important que les gens d'ici. Mon premier film a reçu un prix à Venise, et après cela, est devenu populaire à Sarajevo. Qu'est-ce qui a changé ? La vie est un miracle a fait près de 700.000 entrées en France, et ici l'industrie cinématographique est ruinée. Bel exemple de la situation d'aujourd'hui, parceque les cinéma ici travaillent pour Hollywood et les blockbusters. Voilà pourquoi nos films ne font pas d'argent ! Mon but est l'internationalisme. Je suis à la fois un mondialiste et un alter-mondialiste, parceque je n'aime pas l'idée que l'on détruise ma culture et que l'on mette un veto à mon art. Je n'aime pas non plus ces imbéciles qui répètent que je suis le principal problème du cinéma serbe des quinze dernières années1). Ils ne comprennent pas que les films locaux ne resteront pas plus de quelques jours sur les écrans européens et que les gens les oublieront rapidement. Les films français ont des millions de spectateurs, mais ils entretiennent cette culture depuis plus de cinquante ans !
Qui sont vos alliés ?
EK :
Jarmush, Kaurismaki, en quelque sorte Almodovar, Kitano, Loach, et environ une cinquantaine de réalisateurs. Si je compare avec la France et la Pologne, le réalisme et le néo-réalisme, ils ne sont pas aussi importants qu'ils ne l'étaient, et ils ne sont pas aussi brillants que Fellini ou Visconti, mais ils font de fantastiques films.
Traduction : Nina Novaković & Matthieu Dhennin
fr/itv_06-12_nin.txt · Last modified: 2007/05/27 22:49 by matthieu1