Interview parue dans NIN le 28 décembre 2006

Cet homme est respecté à Cannes et dans les villages aux alentours de Mokra Gora, il choisit des gens ordinaires pour ses films, et avec la même passion il refuse les stars et les grands acteurs européens. Emir a une longue liste d'ennemis dans la soi-disante “société élitiste” de Belgrade. Il est dangereux pour ceux qui ne pensent pas que l'on puisse rallier la tradition serbe avec les concepts européens. Il casse toutes les théories. Le réalisateur vient de terminer un domaine skiable sur l'Iver, un film intitulé le voeu, et un opéra avec Nelle Karajlić Le temps des gitans. Et il va aller au festival de Cannes cette année…

  • Pouvez vous décrire votre nouveau film, et le comparer aux précédents ?
    • Emir Kusturica : J'ai beaucoupé aimé ce travail, plus que jamais encore. C'était vraiment le bonheur ! En fait, l'histoire est plutôt simple. Un vilage est sur le point d'être détruit, dans tous les sens du terme. Un grand père demande à son petit fils de vendre une icone, d'aller à la ville et de se trouver une femme. En route, l'enfant passera par tout un tas d'épreuves, il perdra sa moralité, et devra se battre pour sa vie. La moralité part en enfer dans ce voyage, et ça c'est la situation actuelle. On est très loin de la théorie d'Enzesberger qui veut que les révoltes sociales en Europe font partie de notre vie. Je pense que quelque chose de différent se passe. On accepte de l'Europe tout ce qui est mauvais. J'ai peur que cela ne se passe pas comme ça ici, et nous aurons de gros problèmes pour nous en sortir.
  • Si je comprends bien, le film porte sur le conflit entre la grande ville et le village. Les gens ici pensent que si on gagne la bataille des traditions, on sera plus proche de l'Europe. Est-ce cela le message de votre film ?
    • EK : Si on met un coup de projecteur sur la Serbie et son agriculture, on pense que l'Europe signifie améliorer les techniques et les rendements et réduire les installations. La transition, c'est ni plus ni moins que de prendre le fruit des masses laborieuses. Aujourd'hui, le progrés signifie prendre tout ce que l'on peut des petite gens, ainsi on tend vers le totalitarisme. La démocratie en Serbie c'est comme un vieux cheval, amené par des serviteurs, et cette démocratie prend tout au peuple. Cette démocratie importe tout, le look, la mode, et les employés d'Organisations Non Gouvernementales qui ont de grandes gueules et qui tapent du poing sur la table pour nous effrayer. Parler de héros et de braves gens, c'est facile quand on a le Pentagone dans son dos. Je dois faire part d'une anecdote de Zuko Dzumhur, quand il était en Afghanistan et qu'on lui a demandé qui il était : “touriste musulman” a-t-il répondu. Alors ici, les gens disent qu'il sont “serbes et mondialistes”. Sauf qu'on ne peut pas être les deux à la fois.
  • Ne pensez vous pas que ceux que vous mentionnez ne veulent pas simplement pour leur terre, du lait et de la viande ?
    • EK : Ne vous inquiétez pas. Les importateurs d'aliments génétiquement modifiés finiront par fermer ces établissements, et ils partiront. Je connais un homme ici qui a réalisé lui même une centrale hydroélectique. Des Français ont se sont montrés intéressés par le projet, mais il veut rester en Serbie. Nous sommes de formidables consommateurs. Comme le disait Naomi Klein : “achetez tout ce qu'il y a à vendre, mais surtout ne posez pas de question”. Ne me méprenez pas, je veux juste combattre pour conserver notre identité culturelle.
  • En tant qu'artiste respecté en Europe et dans le monde, je dois vous demander comment vous vous sentez à Mokra Gora ?
    • EK : Mes rêves sont mes films, ma vie c'est ma musique. J'ai eu le projet de faire un domaine skiable, et je l'ai fait. J'avais des projets pour améliorer les routes, ici, et je l'ai fait aussi. Mon projet est de faire de Mecavnik le cadre des villages anciens, et je suis sur le point de le réaliser. Ma nouvelle idée est l'Opéra "Le temps des Gitans". Je prends le risque de devenir l'avocat des paysans serbes ici, mais en même temps, j'en ai une vision un peu négative. Chaque paysan aime décharger ses poubelles par dessus la barrière du voisin, et les poubelles s'entassent. Alors le voisin doit s'occuper des poubelles et mettre les déchets là où ils doivent aller. Je fais cela, et je tâche d'apprendre aux autres de respecter l'écologie. Les gens aiment construire des maisons sans permission, mais nous ne faisons pas cela à Mokra Gora.
  • Pour ce nouveau film, vous avez encore construit un nouveau village, disant que c'était une sorte de mission, pour vous. Avez-vous l'intention de construire d'autres villages ?
    • EK : Bon, j'ai eu l'idée de faire le domaine skiable, et je l'ai fait. On nous a parlé de remontés mécaniques puissantes pour le tourisme de sport d'hiver. Cet endroit s'améliore chaque année. Comme si une guerre avait détruit tout ce que j'avais fait. J'ai lu des histoires incroyables dans une des nouvelles d'Ivo Andrić, à propos d'un court de tennis construit par des soldats autrichiens à Višegrad. L'histoire nous enseigne qu'il est impossible de faire des plans sur le long terme. Une fois le terrain de tennis terminé, l'histoire va plus vite, et l'armée autrichienne part, une autre armée arrive, et le terrain est abandonné. Le fleuve monte, le recouvre de boue jusqu'au filet, et le laisse impraticable. En Serbie, c'est très difficile de faire des plans sur le futur. Le fait que la Bulgarie et la Roumanie sont déjà dans l'Europe n'est pas juste. Ce qu'ils ont réussi et nous pas, je n'en ai aucune idée. Et comment ils ont pu rentrer dans l'U.E., je me le demande. Le village est une aventure, comme mes précédents films. Un homme qui n'a pas de bonne raison ne construira jamais de domaine skiable. D'abord, on se demandera combien ça coûte, et combien ça raporte. Mais moi, j'ai une vision du monde idéaliste et utopiste, et ce sont ces idées qui guident ma vie.
  • Le cinéma en Serbie est agonisant, à genoux. Vos films auront une vie de quelques semaines sur les grands écrans, alors que votre village restera pour toujours. Est-ce la raison pour laquelle vous êtes devenu architecte ?
    • EK : Je suis internationaliste dans tous les sens du terme. Le public en Argentine est pour moi tout aussi important que les gens d'ici. Mon premier film a reçu un prix à Venise, et après cela, est devenu populaire à Sarajevo. Qu'est-ce qui a changé ? La vie est un miracle a fait près de 700.000 entrées en France, et ici l'industrie cinématographique est ruinée. Bel exemple de la situation d'aujourd'hui, parceque les cinéma ici travaillent pour Hollywood et les blockbusters. Voilà pourquoi nos films ne font pas d'argent ! Mon but est l'internationalisme. Je suis à la fois un mondialiste et un alter-mondialiste, parceque je n'aime pas l'idée que l'on détruise ma culture et que l'on mette un veto à mon art. Je n'aime pas non plus ces imbéciles qui répètent que je suis le principal problème du cinéma serbe des quinze dernières années1). Ils ne comprennent pas que les films locaux ne resteront pas plus de quelques jours sur les écrans européens et que les gens les oublieront rapidement. Les films français ont des millions de spectateurs, mais ils entretiennent cette culture depuis plus de cinquante ans !
  • Vous critiquez souvent l'ouest, mais ce sont eux qui financent vos projets. Comment conciliez vous cela ?
    • EK : Je peux être altermondialiste et aimer Maradona, ce n'est pas impossible. Sur cette planète, il y a environ une vingtaine de grands réalisateurs et ne sait rien d'eux, parcequ'on ne voit pas ce genre de films sur les écrans. Si vous ne sortez pas de Serbie, vous ne saurez jamais qu'ils existent. J'ai de la chance parceque je vis dans un monde où “culture” ne rima pas avec “choc”, et que l'idée de l'art est toujours vivante. Mon problème n'est pas tant Hollywood, et le “dragon mondial”, mais plutôt de comprendre pourquoi notre culture perd sa place en Serbie. Je ne crois pas que Hollywood va poser des questions intelligentes après cette guerre stupide. Quand vous regardez les films, vous voyez des explosions toutes les dix secondes, et des Bruce Lee qui se battent contre des méchants, des bombes, des tirs, du feu, des pistolets, encore des explosions, la guerre contre les terroristes…
  • Avez vous des désaccords avec l'Europe ?
    • EK : Mes films n'ont jamais été plus sous le coup de la censure que ces dernières années.
  • Mais d'un autre côté, comment Michael Moore a-t-il gagné la palme d'or ?
    • EK : Le monde est sous pression. La guerre en Palestine, en Irak. Les films aident cette horrible industrie et les grandes corporations qui font le totalitarisme. Les films d'Hollywood sont la mesure de la stupidité. Ce concept vaut également ici, mais malheureusement il va enterrer le cinéma serbe. Quelqu'un qui a de l'argent peut s'acheter un billet de cinéma. Il faut alors compter combien il dépense en pop-corn et en coca-cola. Des gens qui volent, qui meurent, qui tirent, qui lachent des bombes, tout cela n'a aucun sens. Le film se termine et vous dites que le temps est passé trop vite. Comme il a mangé de la nourriture génétiquement modifiée, il dit que ce n'était pas mal. La ruine de l'industrie du film a commencé quand La vie est un miracle est sorti en salles, et aujourd'hui seul Zdravko Sotra2) peut faire aller les gens au cinéma. Il a vendu près de 700.000-800.000 billets. Mais honnêtement, ses films ressemblent plus à des téléfilms pour le Nouvel An qu'à de l'art. Ses films n'ont qu'un seul message : “nous ne sommes pas des gitans”. Le ministre de la culture devrait prendre de l'argent des blockbuster hollywoodiens et le donner à nos réalisateurs. Se battre contre Hollywood ne sert à rien, disent les intellectuels serbes. Ils disent que nous vivont dans la mythologie, et que l'on doit le renier. Hollywood est un générateur de mythologie, et on le paie par notre sang. Je ne me fais pas l'illusion que l'on va gagner, mais j'ai le privilège d'avoir mon propre monde d'images, de sons et d'architecture, et je le partage avec des gens qui ont les mêmes pensées, sans carte de fidélité.
  • Qui sont vos alliés ?
    • EK : Jarmush, Kaurismaki, en quelque sorte Almodovar, Kitano, Loach, et environ une cinquantaine de réalisateurs. Si je compare avec la France et la Pologne, le réalisme et le néo-réalisme, ils ne sont pas aussi importants qu'ils ne l'étaient, et ils ne sont pas aussi brillants que Fellini ou Visconti, mais ils font de fantastiques films.
  • Et en Serbie ?
    • EK : Personne. Parcequ'ils ne valent rien dans l'industrie cinématographique européenne. Mikhalkhov est le seul de l'Est a avoir ce public.
  • Quelle est votre position sur le marché du film Européen, mais quelle est votre valeur ?
    • EK : Environ 7 à 8 millions d'euros, et cela pourrait augmenter si je prenais des acteurs connus pour mes films. Ou si je décidais de tourner en Anglais, ou en Français. Mais moi j'adore tourner avec des amateurs, et m'amuser sur le tournage quand on me dit “chef, je ferai ce que vous voulez, mais ne sautez pas le cochon, et faites que le cochon ne me saute pas non plus…” J'aime aller à la recherche des esprits quand je tourne. Et cela, personne ne peut se l'offrir, et c'est bien plus important pour moi que de réfléchir par les moyens financiers.
  • Le problème est que les élites pro-ouest n'acceptent pas les valeurs sociales européennes. Qu'en pensez-vous ?
    • EK : J'ai le problème avec l'Europe et avec la Serbie. Quand je viens de l'ouest vers la Serbie, c'est un mauvais dilemne. Devrais-je devenir comme Biljana Srbljanovic ou Harold Pinter ? J'ai appris à l'ouest que les idées de Pinter étaient de considérer Blair et Bush en premier sur la liste des criminels de guerre, et que les deux étaient les moteurs des “désirs du monde”. Mais Biljana Srbljanovic nous enseigne comment les Serbes ont été des méchants. Elle utilise une énergie spécifique et le primitivisme pour arriver à cette conclusion. Pinter sait bien ce que Bush et Blair ont fait, and quels sont leurs projets, mais si quelqu'un justifie ses propres crimes et en fait des pires, c'est là le problème ! Leurs crimes sont acceptables, mais pas les nôtres. Et si nous faisions alors tous des crimes équivalents ! En allant dans ce sens, on va bientôt revenir à Napoléon et à Toutânkhamon pour les mettre sur la liste des plus grands criminels de guerre. Les civilisations occidentales sont suffisamment avancées pour nous donner des leçons, mais elles ont aussi une longue histoire de génocides et de catastrophes humaines. Toutes les grandes avancées technologiques viennent de bases militaires…
  • Comment vous sentez vous d'être la cible constante des Organisations Non Gouvernementales ?
    • EK : Cela m'amuse énormément !
  • Vous n'en avez pas peur ?
    • EK : Abraham est devenu un individu quand il a demandé au peuple de prier pour le Dieu des hommes, au lieu des différents dieux d'avant. De la même façon qu'Abraham, je comprends mon autonomie et mon indépendance comme un achèvement intellectuel. Si vous pensez à ce petits jeunes des ONG, ils sont courageux parce qu'ils ont le Pentagone derrière eux. Moi, je suis indépendant, et eux, ils sont soumis. Ils sont dépendants de la nation, de l'église, de l'identité. Je suis vraiment malade des mesures de notre nationalisme et de notre patriotisme. Après avoir pris des leçons à Washington, ils nous expliquent notre indépendance. La principale idée de ma vie est de protéger mon identité et ma culture, mais pour cela, je ne veux blesser personne. Je ne supporte pas ces petits jeunes parcequ'ils répètent sans arrêt que les américains sont supérieurs. Quand Boris Tadić a prononcé quelques paroles honnêtes envers le Kosovo, et que l'on a vu les larmes dans ses yeux, les commentaires du magazine Vreme furent qu'on avait un président décent, et qu'il était comme Matija Becković. Pouvez-vous imaginer un pays dont le plus grand poête n'ait aucun point commun avec son président. Or, si vous lisez les attaques sur le premier ministre Kostunica, c'est un nationaliste. Il a conduit les premières coalitions gouvernementales après la guerre, et dans les premières années, a fait en sorte que la Serbie assure sa transition et ne soit pas vendue ou économiquement détruite. Ils ont aussi mentionné le ministre Velja Ilic. Comme sa tâche avec Marina Abramovic, que l'homme construit des ponts et de meilleures routes. On l'attaque sur sa conduite et son attitude. Comme si on demandait à Jessie James de devenir Marina Pliseckaja.
  • Mais, que faites vous ici qui peut être vu comme un échapatoire à la civilisation et à la réalité ? La mondialisation a un effet boule de neige, et personne ne peut y échapper ?
    • EK : Mecavnik n'est pas mon échapatoire, c'est un endroint où je peux conserver toutes mes croyances. Contre la mondialisation, on ne peut pas se battre seul, et on ne peut pas l'empêcher. Mais on doit défendre son identité. Alors, on pourra se défendre, même si l'endroit est aussi petit que les Highlands.
  • Comment réagissez vous quand les médias décrivent votre identité ?
    • EK : Si je recherche mes motifs esthétiques, ce sont ceux de Zika Pavlovic, Sasa Petrovic, et Dusan Makavejev, même si certaines idées de Makavejev, je les déteste. Je me considère dans le même cercle intellectuel qu'eux. Et ils sont serbes, comme on l'a été avant et comme on le sera toujours. Cette nation est riche de culture, et a de nombreux grands écrivains, ce qui est bien suffisant pour une culture identitaire.
  • Ce n'est pas très politiquement correct, mais je dois vous poser la question de votre baptême…
    • EK : Je n'ai pas décidé de changer de religion, pour la simple et bonne raison que je n'avais pas de religion, avant que je me fasse baptiser orthodoxe. Il ne s'agit donc pas d'une conversion. J'avais lu l'Ancien Testament lors de mes études à Prague, et il était plus proche de moi que le Coran lors du décès de ma grand mère. Moi je le lisais en Serbe, alors qu'on récitait des prières en langue arabe que je ne comprenais pas. Le magazine “Dani” a présenté cela comme une conversion, et le titre de l'article était “d'un musulman séculier à un orthodoxe fanatique”. Je ne suis pas cela, d'abord parceque l'on ne peut pas être un musulman séculier, et ensuite parceque je ne suis pas un orthodoxe fanatique. Pour eux, les musulmans sont tous ceux qui portent des noms arabes, et qui faisaient partie de la culture de Sarajevo. Je ne renie pas le fait que chez parents, il y avait l'atmosphère spécifique des familles musulmanes. La maison était toujours ouverte aux invités, et ils étaient toujours bien reçus. Dans ces moments, on pouvait ressentir la mélancolie artistique des mondes lointains.
  • Pourquoi avez vous donc décidé de vous faire baptiser ?
    • EK : J'ai plus de cinquante ans, et chaque question sur la vie apporte des questions sur la mort. Je préfère laisser derrière moi une situation claire pour la génération suivante de ma famille, à propos de l'identité, et ne pas finir comme le héro de la “Chronique de Travnik” de Andrić. Un homme est arrêté et est pendu par les soldats turcs, parcequ'on lui a demandé qui il est, et qu'il a répondu qu'il était un “plus grand musulman que toi”, alors qu'il était un catholique romain. Les gens demandèrent alors pourquoi il était enterré dans le cimetière musulman, et on leur répondit qu'il s'était déclaré musulman.
  • Avec ce geste, vous avez décidé de couper tous vos liens avec Sarajevo.
    • EK : L'élite de la société de Sarajevo n'a pas dit un mot quand mon appartement a été pris par le poète musulman Ibrišimović. Il m'a volé pour protéger la ville des tchetniks3), ce qui permet de tout excuser. La maison à Visoko de la famille de ma femme qui était slovéno-croate a été incendiée après deux ans de guerre. Ils prennent votre appartement, brûlent votre maison, et puis après ils disent que vous leur manquez. Comme les gens disent, celui que tu ne connais pas, laisse le vivre. Est-ce que l'on peut imaginer à Belgrade une situation où Matija Bećković 4) prendrait l'appartement de Srđan Dragojević 5) parcequ'il refuse de participer à la guerre ?
  • Que ressentez-vous lorsque l'on mentionne le succés de nos artistes et que l'on vous oublie ?
    • EK : Dans un reportage sur les cinquante ans du festival de Cannes sur la chaîne B92, ils ont simplement oublié de parler de moi. Et j'ai appris que c'était à cause de soi-disantes relations avec Milošević. Je me suis senti rejeté. Ils n'ont cité mon nom que lorsqu'ils m'ont vu aux côté de Salma Hayek et Monica Bellucci. Ils m'enviaient parceque j'étais à côté de jolies femmes. Comme dans la fable sur la grenouille et le boeuf…
  • Pourriez-vous décrire la part de Milošević dans le cinéma des Balkans ?
    • EK : Un événement étrange et important s'est produit : il est mort impuni. Sa responsabilité pour les guerres, pour avoir tué les musulmans s'est évanoui. Aujourd'hui, il a l'air d'une personne seule sur un petit bateau dans une mer turbulente. Mais il est resté comme cela pendant neuf ans. Au début, je respectais son énergie, celle d'un joueur de milieu de terrain, cherchant à imiter le modèle de transition sud-coréen. Mais dans son esprit, il devait contrôler l'état. Sa femme a ensuite pris le contrôle, a renforcé sa faiblesse, et a terminé sa carrière politique. Aujourd'hui, son nom est somme une brosse à récurer, ou comme la fumée de cigarette, un déchet duquel tout le monde parle, même si son nom est synonyme maintenant de saleté… Le complexe de sa personnalité, je pourrais chercher dans ses croyances que la Russie n'est pas à genoux, et qu'il se conduisait comme Tito. Peter Handke a remarqué mon soutient aux étudiants opposés à Milošević. Je lui ai dit qu'il aurait pu vivre sous le régime de Mira Marković6). Je sais ce que qu'il veut dire avec les luttes alter-mondialiste, les luttes contre les monstres mondiaux. Mais bon, c'était un homme plein d'esprit, intelligent, mais il n'avait pas compris que la politique était un jeu de secrets, et que seuls les imbéciles disaient la vérité. Les vrais politiciens ne faisaient jamais cela. Si certains parlaient comme moi, les services secrets les tueraient, ou de grosse sociétés les feraient taire. Il disait des choses dont tout le monde se moquait, et ne parlait jamais des sujets importants. Il envoyait toujours d'autres gens que lui à sa place pour éviter de rencontrer les gens…
  • Qu'avez-vous ressenti quand il est mort à La Haye ?
    • EK : J'étais triste,et j'ai aussi ressenti cela pour Tudjman. En France, ils ont une émission “les guignols de l'info”, et il ressemblait à cela, durant ses derniers mois : une marionette. J'ai aussi ressenti des condoléances quand Tudjman est mort. J'essaie de juste de comprendre quels sont les secrets qui font les leaders, et qui est derrière qui dans l'establishment politique de Belgrade. La Bosnie sous Izetbegović était impossible. S'ils avaient eu Fikret Abdić7), ils auraient pu éviter la guerre, parceque lui aurait réussi à signer des accords entre les Serbes et le Croates.
  • Quelle est votre opinion d'Izetbegović ?
    • EK : Je l'ai rencontré chez lui. Il était sympathique, gentil et calme, très intéressé par moi et mon travail. Il m'écoutait poliment. Il m'a alors demandé ce que je pensais de l'idée de réaliser “un pont sur la Drina”. Puis il m'a dit qu'il pensait qu'Andrić était un salaud, qu'il avait trahi les Bosniaques, et que son travail était plein de haine. J'ai répondu que je n'étais pas d'accord. Cette scène se déroulait à la fin de notre conversation. Je lui ai dit qu'il avait tort, et que je ne pensais pas qu'il pourrait être mon président. Andrić a écrit sur la haine dans sa “lettre de 1920”, et il nous avertit déjà de cette haine qu'il y a entre nous. Comme ces gens ici qui pensent que je présente des Serbe ou des Gitans à cause de mes films. Avec le temps, je suis sûr qu'avec Mitterrand s'est achevée l'idée des grands chefs d'état qui ne sont pas des poupées dans les mains de grandes corporations, des ONG et des services secrets. D'un certain point de vue, je pense que si Charles de Gaulle n'était pas mort, il serait sur la liste des criminels de guerre.



Traduction : Nina Novaković & Matthieu Dhennin

1) Emir Kusturica fait ici référence à Goran Paskaljević
2) vieux réalisateur “classique” serbe
3) combattants serbes, de tendance monarchiste et nationaliste, durant la seconde guerre mondiale. Le terme est resté pour désigner péjorativement les ultra-nationalistes serbes
4) grand écrivain et poète serbe
5) réalisateur serbe, connu pour ses films Rane et Joli village, joli flamme, notamment
6) la veuve de Slobodan Milošević
7) homme politique bosniaque qui s'est opposé à Alija Izetbegović
fr/itv_06-12_nin.txt · Last modified: 2007/05/27 22:49 by matthieu1