Interview parue dans Politika le 27 mai 2007

Le très bon accueil de Promets-moi donne des sourires sur les visages du public, et prouve une fois de plus que Kusturica est un réalisateur très apprécié à Cannes. On le retrouve dans son hotel, avant le gala de la première du film, et on lui pose quelques questions après la projection de presse.

  • Votre dernier film, est-ce plutôt un conte japonais, ou bien du turbo-folk serbe ?
    • Emir Kusturica : Quand vous dites turbo, si vous le dites sérieusement, alors oui, c'est ça ! J'essaie de faire des histoires simples, comme dans les films japonais : aller en ville, pour faire ceci ou cela. Puis, j'ai mis Tsane dans telle et telle situation, et je me suis demandé ce qui pourrait arriver. Le film est construit comme mes vieux films, mais avec l'energie et la fusion de mes derniers films. J'ai entendu dire que j'avais réveillé les journalistes ce matin, et qu'il veulent me remercier à chaque instant aujourd'hui. Cette énergie fantastique, c'est un peu comme notre marque de fabrique. J'ai promis au directeur du festival que je ferai une boisson spéciale “Kusturica energy”, et je leur en fournirai pour les maintenir éveillé tout au long du festival. Parceque c'est ma dernière compétition, et parceque je pense que c'est devenu vraiment ennuyeux d'être toujours à Cannes. Les gens diront que c'en est bien assez pour lui, depuis 23 ans qu'il est là. Mais j'ai de la chance parceque mes films sont toujours dédiés à la vie et à la passion.
  • Le film se termine avec les mots “Cela sent la provocation” : qui provoquez-vous dans ce film ?
    • EK : Tout le monde ! Ce film c'est de l'art, mais avec un concept politique très précis, et ce genre de réflexion sur l'art confirme mon status dans le monde. Ce n'est que dans cette partie inviolée du monde que les hommes peuvent être si heureux dans leur vie, et faire des films comme des soirées dyonisiaques, sans être esclave des genres et des motifs que les autres utilisent. Dans les supermarchés, il y a des sections “bio”, et ici à Cannes, on a tous notre propre section ; et bien mes films sont très “bio”. Certains voudront découvrir mes secrets, c'est pourquoi ils ne peuvent pas me copier.
  • Dans votre film, vous faites clairement passer le message que les guerres d'aujourd'hui ne sont pas dues à la haine, mais à l'amour et la pitié…
    • EK : C'est le design de la guerre. Comme ce pauvre type dans Underground qui demande “que va devenir l'humanité ?”. Vous le savez : la perversion. Une phrase dans promets-moi dit que Hitler a attaqué la Pologne à cause de la haine, et que les attaques d'aujourd'hui se font pour l'amour, est correcte. Dans le nouveau design de la guerre, on peut vous attaquer très précisément avec des avions, et vous ne pouvez rien faire. Dans le livre de Naomi Klein1), il est écrit que le XXIème siècle sera celui des marques, qui d'un point de vue psychologique, vont remplacer les produits. Et ce mot “marque” est si moche ! Plus personne ne considère que les produits et la qualité sont importants. La guerre c'est juste ça. Aujourd'hui, le monde est foutu, il ne reste plus qu'à en faire des blagues, et se suicider. Mais mes films et mon esthétique procurent des moments de repos fanatique pour oublier de se suicider, cela me permet aussi de me sauver.
  • Cela va fâcher les “serbes europhiles”, les “mondialistes”, et les businessmen…
    • EK : Bien sûr, parceque ce sont eux qui ont le capital, qui ont plein d'argent. Le secteur des ONG ici est lié à eux, mais ils n'ont que de l'argent de poche. Personne ne les appelle pour se rendre compte de ce qui est vrai. Ils ont le pouvoir militaire avec eux, et peuvent gouverner le pays avece ces idées. S'ils doivent vous tuer par amour, ils le feront. Il n'y a donc pas de “D” majuscule à démocratie. Quand je me vois en antidémocrate dans le mirroir, je sais que je suis un plus grand démocrate qu'eux, mais ça, c'est mon secret.
  • Dans ce film, vous rendez hommage à Tarkovski, Scorsese, Fellini. Est-ce votre façon de les honorer ?
    • EK : Je ne suis pas né dans un village, et mon énergie vient d'endroits turbulents. Cette compilation se voit facilement. Depuis le début, je cite toujours mes réalisateurs favoris. Ce film est totalement “retro”, et prouve que je vieillis, aussi.
  • C'est comme si votre “Dolly Bell” avait déménagé de Sarajevo à Zlatibor.
    • EK : Oui, c'est correct. Ceux qui n'ont pas compris, et je sais qu'il y en a, comprendront peut-être dans 3 jours. Il faut faire des histoires compréhensibles, et ne pas oublier que les films sont des armes fantastiques pour aider les gens avec de l'energie positive sur le cerveau humain. Si on ne le fait pas, un film est vide. Miki Manojlović, Aleksandar Berček, Ljiljana Blagojević, Stribor sont des acteurs fantastiques. Comment pouvez-vous les écraser ? Parceque je pense qu'ils ne vous ont pas écrasé, vous ne pouvez tout simplement pas écraser ce genre de personne. Je me bats, moi même, et eux aussi. Ils sont d'accord avec ce traitement, parceque travailler avec moi, c'est rentrer dans mon âme. D'un autre côté, quand ils voient comment je me mets la pression, toute l'équipe se sent solidaire et avance.

Politika, 27 may - Dubravka Lakic - traduction Nina Novaković & Matthieu Dhennin

1) NdE : Naomi Klein est devenue une porte-parole de l'altermondialisation grâce à son best-seller No Logo (2000), référence des mouvements anticapitalistes du tournant du siècle. Elle dénonce la réduction de l'espace public au profit des multinationales qui s'imposent au travers de leurs logos. Elle révèle l'exploitation de la misère par ces fleurons du capitalisme moderne que sont McDonald's, Nike, Coca-Cola, Starbucks, Wal-Mart…
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