Agé de 52 ans, après neuf longs métrages et deux Palmes d'or à Cannes, le musicien et cinéaste serbe Emir Kusturica réalise pour l'Opéra de Paris sa première mise en scène lyrique. Il s'agit de la création mondiale en version scénique du fameux Temps des Gitans, tourné par Kusturica en 1988, qui remporta le Prix de la mise en scène, en 1989, à Cannes. Exclusivement interprété par des musiciens serbes, ce ”punk opera” est chanté en langue tzigane.
Nous avons rencontré le cinéaste à quelques jours de la première.
Emir Kusturica, comment s'est élaboré le projet musical de ce Temps des Gitans ?
Emir Kusturica : C'est une première expérience pour moi en même temps qu'un projet unique, car il ne s'agit pas d'une simple transposition musicale du film. Nous sommes ici dans un théâtre, et les règles du jeu sont très différentes de celles du cinéma. La scène s'apparente pour moi au cirque, qui veut que les vrais artistes soient toujours face à la mort.
J'ai moi-même le sentiment d'appartenir à ce milieu. Avec mon art, j'ai toujours risqué ma vie, parce que j'ai toujours repoussé les limites, parfois de façon très paradoxale et le doute au coeur. Je ne suis pas de ces réalisateurs qui se conforment aux desiderata de l'industrie du cinéma, fréquentent les journalistes et flattent l'opinion publique.
Vous n'avez d'ailleurs pas repris la célèbre musique de Goran Bregović, avec qui vous n'avez plus travaillé depuis Arizona Dream (1993) et Underground (1995). Est-ce parce que vous êtes fâché avec lui ?
EK :
Une des musiques utilisées par Goran Bregović dans le film Le Jour de la Saint-Georges est une chanson traditionnelle tzigane. Elle dure plus de dix minutes. Comme pour le synopsis, qui a été retravaillé à partir du scénario, nous avons dû recréer musicalement des scènes qui soient adaptées au théâtre. J'ai donc demandé à trois compositeurs, Dejan Sparavalo, Nenad Jankovic, et à mon fils, Stribor Kusturica, batteur dans le No Smoking Orchestra, de composer une nouvelle partition. Quant aux acteurs chanteurs, ils viennent tous d'un organisme qui s'occupe de la musique folk en Serbie.
L'opéra n'est donc pas un moyen de revivifier une inspiration que d'aucuns ont jugée fatiguée lors de la présentation de votre film Promets-moi, en mai au Festival de Cannes ?
EK : Vous savez, tous les réalisateurs connaissent des périodes où les gens, et surtout les critiques, leur disent : “Trop, c'est trop.” Mon dernier film, Promets-moi, a aussi eu de très bonnes critiques et je suis persuadé qu'il fera une bonne carrière sur les écrans. Je suis un peu comme un bon boxeur, je vous promets que je quitterai la scène avant d'être mis K.-O.
Y a-t-il une certaine nostalgie de votre jeunesse dans le fait d'avoir choisi Le temps des gitans ?
EK :
Non, je ne suis pas nostalgique. En revanche, je pense que ce type de comédie sociale correspond bien à la politique soutenue par Gérard Mortier à l'Opéra de Paris. Ce film, je l'ai fait quand j'ai quitté la Yougoslavie, il ne peut donc être question d'une quelconque réconciliation.
Pour le reste, j'ai recréé en Serbie, dans les montagnes de Mokra Gora, pour les besoins du tournage de La vie est un miracle (2004), un ancien village en bois, Küstendorf (littéralement “village des arts”1)), qui est devenu ma propre ville. Je ne crois plus à la démocratie. Je suis un maire autoproclamé qui choisit ses citoyens et tente de reconstruire une vie sociale selon les règles de l'altermondialisme, de l'écologie et de l'art. Avec ce Temps des Gitans, j'espère seulement atteindre le sommet de ma carrière musicale.
Propos recueillis par Marie-Aude Roux
fr/itv_07-06_lemonde.txt · Last modified: 2007/06/25 23:17 by matthieu1