“Maradona par Kusturica“, interview réalisée pour le numéro 50 du magazine So Foot

  • Pourquoi cette idée de faire un film sur Maradona ?
    • Emir Kusturica : La première raison, c’est que je fais partie des millions de gens à travers le monde qui ont sauté de joie lorsqu’il a marqué ses deux buts contre l’Angleterre en 1986. Ce match-là, c’est peut-être la première et la dernière fois qu’il y a eu de la justice dans le monde. L’Argentine et la Serbie sont deux pays qui ont été écrasés par le FMI. Le FMI est une puissance occidentale, l’Argentine et la Serbie luttent contre. Donc, je me sens une proximité avec Maradona. D’ailleurs en Serbie, Maradona est très populaire, notre Football ressemble à celui des Argentins. On dit parfois aussi que je suis le Maradona du cinéma… La deuxième raison, c’est que j’ai lu quelques-uns des livres qui sont parus sur lui, des articles de journaux, j’ai écouté la radio, et chaque fois, je trouvais que les auteurs ne lui rendaient pas justice.
  • Plus que le joueur, c’est donc le rebelle qui vous intéresse ?
    • EK : Il y a de cela. L’idée a germé lors de ce sommet des Amériques à Mar del Plata, en Argentine, lors duquel Maradona a pris la parole pour critiquer Bush. J’ai trouvé cela très fort. Mais il ne faut pas oublier le joueur, magnifique. Je me souviens encore de la première fois que j’ai entendu parler de lui, en 1979, aux mondiaux juniors de Tokyo. Il avait fait des choses fantastiques. Récemment, il est venu nous voir en Serbie, pour nous expliquer le but qu’il avait marqué avec Barcelone contre l’Étoile rouge de Belgrade. Un pur moment de génie.
  • Dans Chat Noir, Chat Blanc, votre personnage Matko le Gitan joue seul une partie de cartes, triche quand même, gagne une partie et s’écrie : « Maradona ! ». Pourquoi ?
    • EK : Mon idée, c’était de rendre le sentiment de victoire ultime. Au début, l’acteur criait « but ! ». Et puis, plus fort que « but ! », il y a « Maradona ! », car un but de Maradona est encore au-dessus de ça, ce n’est pas n’importe quel but.
  • À quel moment le choix du documentaire plutôt que de la fiction s’est-il imposé ?
    • EK : Parce qu’il fallait faire un portrait. Un portrait, c’est la vérité. Or, c’est justement ce que je reproche aux autres films qui parlent de Maradona : ils tournent autour de lui, et s’en servent pour raconter une autre histoire. À la fin, ils ratent l’impact qu’il a eu sur le monde entier. Maradona, c‘est une vraie histoire, pas la peine de rajouter de la fiction.
  • Les autres films sur lui sont mauvais ?
    • EK : Les réalisateurs de cinéma ne comprennent rien au foot. Ils sont incapables d’en parler.
  • Vous trouvez que Diego Maradona est un vrai personnage de cinéma ?
    • EK : En tant qu’acteur, c’est un entertainer incroyable. Il est né pour le show. Mais il y a plus que cela. Si Andy Warhol avait vécu à notre époque, ce n’est pas des peintures de Marilyn qu’il aurait faites, mais de Diego. Si Maradona n’avait pas été footballeur, il aurait trouvé un autre moyen pour devenir une star, et il aurait réussi. Maradona, c’est une icône. La plus grosse icône des vingt ou trente dernières années, sans problème. Et il ne s’agit pas d’une popularité fabriquée par les médias, ou Coca, ou Pepsi, comme pour les joueurs actuels. Aujourd’hui, on ne peut même plus aller pisser sans voir une pub Coca ou Pepsi.
  • Oui, enfin, Maradona a fait de la pub et pour Pepsi, et pour Coca…
    • EK : Peut-être, mais de manière marginale. Ce que je veux dire, c’est que si Maradona est devenu une icône, c’est à ses matchs et à ses buts qu’il le doit. Pas à cause de ce qu’il faisait à côté. Bien sûr qu’il avait des sponsors, qu’il a fait des pubs, mais cela vient après. Pour un joueur comme Beckham – qui est un bon joueur -, c’est l’inverse : c’est l’à-côté qui l’a fait devenir si célèbre. Ses matchs, moins.
  • Comment êtes-vous entré en contact avec Diego ?
    • EK : Par la production. Au départ, il n’était pas très partant. Je crois que toutes ces sollicitations médiatiques, il en a un peu marre. Parfois, il aimerait être tranquille. Mais comme il a aussi un autre côté de sa personnalité qui l’attire irrémédiablement vers les médias, il a finalement dit oui.
  • Il avait vu vos films ?
    • EK : Aucun, non. Mais je crois qu’il avait déjà entendu parler de moi.
  • Tourner avec lui est-il chose facile ?
    • EK : C’est un peu compliqué. Parfois, il oublie ses devoirs et ses responsabilités. Une fois, on est venu en Argentine, il avait oublié, on l’a loupé. C’est pour cette raison que je suis sur ce film depuis si longtemps, plusieurs années. Diego, un coup c’est oui, un coup c’est non.
  • Il vous a demandé beaucoup d’argent ?
    • EK : Pas un sou, jamais. Sa participation dans ce film est entièrement gratuite.
  • À son contact, avez-vous découvert sur lui des choses qui vous ont étonné ?
    • EK : J’avais l’intuition qu’il était intelligent, maintenant j’en ai la certitude. En lui parlant – et on se parle régulièrement, encore aujourd’hui – j’ai découvert à quel point il était plus mature qu’on ne voulait le faire croire. Notamment au niveau politique. Il s’est rallié derrière Christina Kirchner aux élections argentines. Ce n’est pas pour être proche du pouvoir, mais parce qu’il sait que le précédent gouvernement a bien travaillé en foutant dehors le FMI. Il trouve que le pays va bien, et il veut la continuité. Ca, c’est la preuve qu’il a une conscience politique, et qu’il sait faire des analyses.
  • Et sa part d’ombre ?
    • EK : Maradona a vraiment une double personnalité. Comme nous tous, d’ailleurs, mais chez lui, c’est forcément exacerbé. Il peut être génial, donc forcément son côté négatif peut s’avérer extrêmement négatif. On parlait tout à l’heure de ses pubs pour Pepsi ou Cola, ou de son engagement politique. Diego, ça ne lui pose pas de problème de critiquer les Etats-Unis un jour, et de prendre l’argent de Coca le lendemain. Ou de tricher sur le terrain. Finalement, on en revient toujours à ce match contre l’Angleterre. Un but ange, un but démon. Ce sont les deux faces de son génie. Maradona est une sorte de saint. Il a vu la mort en face plusieurs fois, il a failli se tuer, mais la vérité, c’est que je crois que Dieu refuse de le reprendre.
  • Il vous a semblé heureux ?
    • EK : Cela dépend des périodes. Un jour, on l’a ramené à Villa Fiorito, son bidonville natal, et on a filmé sa maison d’enfance. Il était content comme tout. À d’autres moments, c’est plus difficile. Maradona me fait penser à Marlon Brando, ou à d’autres grands acteurs de cinéma. Une fois qu’ils descendent de scène, ils ne savent pas comment faire pour vivre. La vie idéale, pour Diego, ça aurait été un match dont l’arbitre n’aurait jamais sifflé la fin.
  • Le fait que le Marlon Brando des temps modernes soit un joueur de Football, vous l’analysez comment ?
    • EK : C’est tout à fait normal. Maradona est aussi devenu ce qu’il est devenu parce qu’il jouait au foot et non à un autre sport, et parce qu’il y a joué dans les années 80, la décennie où le sport est devenu incroyablement populaire, notamment à la télévision. L’époque de Maradona, c’est celle du pic de l’individu dans le foot. Maradona, avec ses dribbles, sa télégénie, sa possibilité à changer un match tout seul, était parfait pour cette époque. D’ailleurs, cette période s’est terminée précisément avec le deuxième but de Maradona contre l’Angleterre. Depuis, on est passé à autre chose, dans le Football comme dans la société.

Interview réalisée par Stéphane Régy

fr/itv_07-12_sofoot.txt · Last modified: 2008/05/04 13:11 by matthieu1