Pourquoi cette idée de faire un film sur Maradona ?
Emir Kusturica :
La première raison, c’est que je fais partie des millions de gens à travers le monde qui ont sauté de joie lorsqu’il a marqué ses deux buts contre l’Angleterre en 1986. Ce match-là, c’est peut-être la première et la dernière fois qu’il y a eu de la justice dans le monde. L’Argentine et la Serbie sont deux pays qui ont été écrasés par le FMI. Le FMI est une puissance occidentale, l’Argentine et la Serbie luttent contre. Donc, je me sens une proximité avec Maradona. D’ailleurs en Serbie, Maradona est très populaire, notre Football ressemble à celui des Argentins. On dit parfois aussi que je suis le Maradona du cinéma… La deuxième raison, c’est que j’ai lu quelques-uns des livres qui sont
parus sur lui, des articles de journaux, j’ai écouté la radio, et chaque fois, je trouvais que les auteurs ne lui rendaient pas justice.
Dans Chat Noir, Chat Blanc, votre personnage Matko le Gitan joue seul une partie de cartes, triche quand même, gagne une partie et s’écrie : « Maradona ! ». Pourquoi ?
EK :
Mon idée, c’était de rendre le sentiment de victoire ultime. Au début, l’acteur criait « but ! ». Et puis, plus fort que « but ! », il y a « Maradona ! », car un but de Maradona est encore au-dessus de ça, ce n’est pas n’importe quel but.
Vous trouvez que Diego Maradona est un vrai personnage de cinéma ?
EK :
En tant qu’acteur, c’est un entertainer incroyable. Il est né pour le show. Mais il y a plus que cela. Si Andy Warhol avait vécu à notre époque, ce n’est pas des peintures de Marilyn qu’il aurait faites, mais de Diego. Si Maradona n’avait pas été footballeur, il aurait trouvé un autre moyen pour devenir une star, et il aurait réussi. Maradona, c’est une icône. La plus grosse icône des vingt ou trente dernières années, sans problème. Et il ne s’agit pas d’une popularité fabriquée par les médias, ou Coca, ou Pepsi, comme pour les joueurs actuels. Aujourd’hui,
on ne peut même plus aller pisser sans voir une pub Coca ou Pepsi.
Oui, enfin, Maradona a fait de la pub et pour Pepsi, et pour Coca…
EK :
Peut-être, mais de manière marginale. Ce que je veux dire, c’est que si Maradona est devenu une icône, c’est à ses matchs et à ses buts qu’il le doit. Pas à cause de ce qu’il faisait à côté. Bien sûr qu’il avait des sponsors, qu’il a fait des pubs, mais cela vient après. Pour un joueur comme Beckham – qui est un bon joueur -, c’est l’inverse : c’est l’à-côté qui l’a fait devenir si célèbre. Ses matchs, moins.
Et sa part d’ombre ?
EK :
Maradona a vraiment une double personnalité. Comme nous tous, d’ailleurs, mais chez lui, c’est forcément exacerbé. Il peut être génial, donc forcément son côté négatif peut s’avérer extrêmement négatif. On parlait tout à l’heure de ses pubs pour Pepsi ou Cola, ou de son engagement politique. Diego, ça ne lui pose pas de problème de critiquer les Etats-Unis un jour, et de prendre l’argent de Coca le lendemain. Ou de tricher sur le terrain. Finalement, on en revient toujours à ce match contre l’Angleterre. Un but ange, un but démon. Ce sont les deux faces de son génie. Maradona est une sorte de saint. Il a vu la mort en face plusieurs fois, il a failli se tuer, mais la vérité, c’est que je crois que Dieu refuse de le reprendre.
Le fait que le Marlon Brando des temps modernes soit un joueur de Football, vous l’analysez comment ?
EK :
C’est tout à fait normal. Maradona est aussi devenu ce qu’il est devenu parce qu’il jouait au foot et non à un autre sport, et parce qu’il y a
joué dans les années 80, la décennie où le sport est devenu incroyablement populaire, notamment à la télévision. L’époque de Maradona, c’est celle du pic de l’individu dans le foot. Maradona, avec ses dribbles, sa télégénie, sa possibilité à changer un match tout seul, était parfait pour cette époque. D’ailleurs, cette période s’est terminée précisément avec le deuxième but de Maradona contre l’Angleterre. Depuis, on est passé à autre chose, dans le Football comme dans la société.
Interview réalisée par Stéphane Régy
fr/itv_07-12_sofoot.txt · Last modified: 2008/05/04 13:11 by matthieu1