"Kusturica célèbre l'amour et l'air pur" - interview parue dans Le Figaro, 29 janvier 2008

Le réalisateur d'«Underground» signe un conte initiatique sur la tradition et la modernité.

«Promets-moi», Comédie d'Emir Kusturica, avec Uroš Milovanović, Marija Petronijević, Aleksandar Berček. Durée 2 h 6.

Le réalisateur serbe aux deux palmes d'or (pour Papa est en voyage d'affaires et Underground ) revient avec Promets-moi , une fable allègre et débordante d'énergie. L'histoire d'un paysan, Tsane, que son grand-père, avant de mourir, envoie en ville avec mission de ramener une icône, un souvenir et une fiancée.

  • Que signifie cette triple mission  ?
    • Emir Kusturica : Ça ressemble à ces injonctions des contes : va à la ville, fais trois choses et reviens. Cela semble simple, mais les conséquences qui en découlent sont compliquées. Tsane doit d'abord rapporter une icône, ce qui marque la place de la Religion. Pour les Serbes, les saints sont très importants. L'icône accompagne Tsane et elle apporte l'humanité à la ville.
  • La Religion compte aussi pour vous  ?
    • EK : Je suis modérément religieux, mais je considère ceux qui ne croient pas à l'existence de Dieu plus bornés que ceux qui y croient. Aujourd'hui, la personnalité est éclatée. Seul le sens de Dieu donne l'unité. Sans Dieu, vous ne serez jamais en harmonie avec le reste du monde.
  • Dans Promets-moi, il y a une opposition entre la campagne, d'où vient Tsane, et la ville où il s'initie à la modernité.
    • EK : Oui, il découvre le capitalisme, les truands et les promoteurs immobiliers. Aujourd'hui, il est évident que les multinationales sont en train de détruire la démocratie. Mais j'ai traité cela par la farce et en montrant qu'on peut rencontrer partout des gens bien. Tsane trouve des jumeaux burlesques pour le guider. C'est une idée très BD. Il y a aussi ce genre de personnages bouffons dans les westerns-spaghetti. Et j'adore le cinéma de Sergio Leone, son exagération magnifique. Le souvenir que rapporte Tsane de la ville, finalement ce n'est pas une chose, mais des rencontres.
  • Vous-même, vous avez choisi de vivre à la campagne…
    • EK : La Serbie est le dernier pays d'Europe où la pureté de l'air existe encore, à la campagne. Mais si vous vivez en ville vous n'avez tout simplement pas assez d'oxygène et cela affecte votre mental et votre manière de penser. Ces quatre dernières années, j'ai construit mon village. C'est important pour moi d'essayer de mener ensemble la vie et le cinéma. Je suis heureux quand je peux travailler en famille. Là, mon fils est l'un des interprètes et c'est lui qui a composé la musique.
  • Vous êtes-vous beaucoup amusé à faire ce film ?
    • EK : La plupart des acteurs ne sont pas des professionnels et cela m'a donné une excitation particulière de travailler avec eux. Ils m'ont permis d'entrer dans l'histoire d'une manière fraîche. Les professionnels apportent une efficacité, mais aussi parfois une routine.
  • Mais vous, vous êtes un professionnel. Craignez-vous la routine ?
    • EK : C'est un danger qui guette dès qu'on devient habile dans son métier. Visconti est l'un de mes cinéastes préférés, mais ses derniers films ne communiquent plus d'émotion.
  • Que faites-vous pour éviter ce danger ?
    • EK : Je corrige ce que mes visions ont de trop précis pour laisser place à l'improvisation, j'essaie de rester ouvert à des sensations neuves et à de nouveaux défis.
  • Vous êtes passionné par la politique. Que pensez-vous du Kosovo ?
    • EK : L'Europe veut offrir l'indépendance au Kosovo en faisant exploser la région, sans aucun souci de la minorité serbe qui se retrouve dans une situation impossible. Beaucoup de Serbes ont péri au Kosovo pour empêcher les Turcs de s'installer en Europe, et, six cents ans plus tard, on prend une décision internationale dictée par un pragmatisme de circonstance qui brise les règles.

Propos recueillis par Marie-Noëlle Tranchant

fr/itv_08-01_lefigaro.txt · Last modified: 2008/01/29 21:25 by matthieu1