Le célèbre réalisateur serbe Emir Kusturica, apprécié et reconnu dans le monde entier, ne souhaite pas que quiconque vienne déranger l'univers qu'il s'est construit à Mecavnik, et surtout pas les influences modernes du monde extérieur. Il a refusé toutes les opportunités d'aller vivre ailleurs, comme les autres célébrités du monde du cinéma, Kusturica a trouvé son oasis idéal, l'endroit qui l'a aidé pour la mise au point des idées de ses deux derniers films. En plus d'autres prix et titres pour son travail, il a récemment été fait chevalier des arts et des lettres en 2007, ce qu'avaient eu avant lui Danilo Kiš et Vladimir Veličković. Avec son groupe le No Smoking Orchestra, depuis plus de dix ans, il donne des concerts dans le monde entier, et les medias les couvrent partout où ils se rendent. Même s'il est l'ami des people de la jet-set, il évite les grands événements, et passe la plupart de son temps entouré de sa femme Maja, son fils Stribor, sa fille Dunja, et a reçu une forte dose d'émotion avec la naissance de son petit fils Janko, pour qui le célèbre réalisateur consacre tout son temps libre.
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Emir Kusturica : J'en suis très fier parce que tout d'abord, c'est un festival avec un très fort potentiel. Il est au bon endroit ; il se positionne là où les jeunes apportent encore des idées neuves sur le cinéma, avant qu'ils ne se fassent empoisonner par toutes les obligations dictées par le marché du film. De plus, de l'avis de tout le monde, c'est un festival amusant. Mon festival est fait pour s'amuser au cinéma, mais pour bien plus que cela aussi.
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EK :
La Serbie avance vers la démocratie, et ce n'est pas rien ! J'ai grandi avec toute cette évolution, et tout ce que Belgrade a vécu. Mais malgré tout, je pense que nous n'avons pas une relation naturelle avec notre héritage. On oublie volontiers qu'on ne fait pas autant partie du monde que ce qu'on contribue avec notre culture. Le No Smoking Orchestra réactive notre héritage musical. Lors de la soirée de clôture du KFF, on a fait venir des groupes folkloriques sur scène, et il fallait voir l'énergie qu'ils dégageaient. Comme groupe, nous avons une longue existence parce qu'on offre au monde quelque chose qu'ils n'ont jamais connu auparavant. C'est de l'énergie mixée avec du rock et cela affecte organiquement le public. Quel que soit l'endroit où on joue, on a toujours l'impression d'apporter quelque chose qu'ils ne connaissaient pas, mais qu'il est très important de découvrir.
Ici, on dit que vous avez une meilleure réception de la part du public en dehors de la Serbie. N'avez-vous pas l'impression que le public serbe insiste pour avoir les anciennes chansons du Zabranjeno Pušenje ?
EK :
C'est bien de vouloir entendre les anciennes chansons, mais c'est un peu ennuyeux à la fin. Cette approche c'est comme de vouloir s'identifier avec le passé, après tant d'années de changement, c'est normal que nous jouions de nouvelles chansons. Le groupe a composé une oeuvre majeure avec l'Opéra "Le temps des Gitans", joué à Paris et fait plus de dix ans de scène. Pour nous, Belgrade, ce n'est qu'une des étapes de notre tournée. On ne cherche pas à conquérir les stations de radio, ou à faire des tubes pour le hit-parade.
Pourquoi avez-vous déclaré que Nele était le plus grand philosophe d'aujourd'hui ?
EK :
Il est irrévérencieux, et même en France, les medias ont dit qu'en comparaison Iggy Pop et Mick Jagger n'étaient que des petits vauriens. D'une certaine façon, ils ont raison, parce que je ne connais personne qui peut exciter le public comme lui, et répéter cela constamment devant des milliers de personnes. Je crois que cette version-ci de Zabranjeno Pušenje et l'ancienne sont ce qu'elles sont, simplement grâce à l'énergie et au talent de Nele.
Dans “Story”, Nele a récemment déclaré que c'était bien vous, le chef du groupe.
EK : J'ai sans doute parfois des réactions enflammées et passionnées, et de l'autorité sur lui, et depuis dix ans, on tient ensemble à onze personnes, ce n'est pas si simple ! Le plus important c'est qu'on communique beaucoup et qu'on travaille comme on aime. Les moments de bonheur font qu'on dépasse les passages de déprime ou de colère. C'est pour cela qu'on n'est pas un groupe qui démarre ensemble, et qui se sépare parce que certains prennent des drogues, boivent ou deviennent destructifs. On représente une formation ethno-musico-politique, selon une méthode anti-globalisante.
Certains de vos collègues pense que la Serbie ne vous a pas pardonné votre réputation.
En 1993, le magazine bosnien “Dani”1) a publié une histoire disant que votre double Pantelija S.Milisalvljevic était à Belgrade pendant que le vrai Emir Kusturica était resté à Sarajevo pendant la guerre. Quelle part de vérité y a-t-il dans cette histoire ?
EK :
Ils veulent juste semer la confusion et mélangent des choses qui se sont passé plusieurs années plus tard. Quand ma mère est décédée, je me suis fait baptiser et j'ai pris le prénom de Nemanja. Je ne voulais pas être dans la situation décrite dans Pancho Villa, où un Écossais convaincu de peine de mort se voit poser la question pourquoi il creuse une tombe aussi profonde - parce qu'il ne veut pas que les vautours le dévore après sa mort. Dans les Balkans, même quand vous mourrez, on continue de courir après vous, que ce soit pour des raison idéologiques, nationalistes ou religieuses, et tout cela sur un aussi petit territoire ! Pour éviter cela, j'ai décidé de recevoir la religion orthodoxe. Je n'avais aucune idée que cela susciterait autant de réactions, mais j'ai été bête, et j'aurais dû m'en douter. Quand j'entends cela, je ne peux pas rester neutre, et je pense surtout au futur de mes enfants. C'est pour cela que je me suis fait baptiser orthodoxe, une Religion dans laquelle j'élève ma famille. Je ne suis pas vraiment un grand croyant orthodoxe, ni un grand Serbe, mais pas non plus un grand Herzégovien.
Êtes-vous retourné à Sarajevo après la guerre ?
EK : Non, et je n'y retournerai certainement pas ! Comment puis-je aller là-bas quand n'importe quel type pourrait me frapper à la tête pour une raison stupide ? Je n'ai pas peur, mais je n'ai juste pas envie de voire ces gens. 17 ans se sont écoulés et je ne peux pas me permettre de revenir chez des gens avec qui je ne partage plus rien.
Pourquoi êtes-vous inspiré par les Gitans ?
EK :
Je n'ai fait que deux films sur les Gitans, et pourtant il semble que j'en ai toujours mis dans mes films. Écoutez, quand j'étais étudiant, j'ai fait un film sur les juifs2) et sur l'humiliation d'un pays. La justice est une part importante de mon caractère, et quand je dis haut et fort que personne ne peut retirer le Kosovo de la Serbie, je ne le dis pas en tant que Serbe, mais bien comme quelqu'un qui place la justice en premier lieu.
Vous jouez avec votre fils Stribor. Est-ce une relation strictement basée sur le travail, ou bien avez-vous aussi vos moments privés ?
EK :
Tout d'abord, nous sommes amis, et nous partageons nos vies depuis de longues années. Il a cette étrange imagination qu'il a démontrée en composant la bande originale du film Promets-moi, preuve qu'il a sérieux talent comme auteur. Je suis ravi de pouvoir l'accompagner dans sa formation. Maintenant, je sens que je peux compenser tous les moments que j'ai perdus quand je travaillais de façon intensive sur mes films.
Pourquoi avez-vous décidé d'emménager à Mokra Gora ?
EK : Cet endroit est difficile à trouver, parce qu'il est entouré de montagnes qui le gardent. J'ai passé de longues années à me trouver un endroit à moi, et je ne voulais pas habiter dans une grande ville. C'était le choix idéal. J'ai été ravi quand Vojislav Kostunica et Boris Tadic ont utilisé leur autorité pour sauvegarder la nature et l'écologie grâce à la loi, contre ceux qui voulaient une catastrophe écologique.
Est-ce que Drvengrad n'est pas un “état dans l'état” ?
EK :
Les réalisations sérieuses dans un état se font selon le respect des règles, mais en Serbie tout est toujours bizarre. Les journaux ont écrit beaucoup de choses sur le fonctionnement de Drvengrad. En fait, nous, on respecte les règles, et c'est cela qui met en colère certaines personnes. Les histoires comme quoi certains ne voulaient pas vendre la terre de leurs grands-parents n'est qu'un leure, en fait ils voulaient juste obtenir plus d'argent.
Personne ne peut nier votre amitié avec Maradona. Comment vous êtes vous rencontrés ?
EK : Avec l'équipe de tournage, on a frappé à sa porte, et je me souviens que c'était une scène très touchante. D'ailleurs, vous noterez que nous partageons les mêmes idées et la même vision sur le monde des pays riches, et que nous avons la même liberté de parole.
Pour l'année prochaine, vous avez annoné Johnny Depp comme invité du festival de Küstendorf. Pouvez-vous vraiment promettre sa visite ?
EK :
Je lui ai récemment parlé pour d'autres raisons, et c'était son idée ! Mais attention, il faudra le tenir à l'écart des jeunes filles… Nous avons travaillé ensemble sur Arizona Dream, et il est venu au Fest de 19923), quand personne n'osait venir en Serbie. Il passe sa vie sur les tournages, il travaille avec les plus grands réalisateurs du monde, il est l'un des acteurs les plus occupés au monde, mais il tourne aussi des films marginaux…
Interview de Moni Marković, traduite par Nina Novaković et Matthieu Dhennin
fr/itv_09-01_story.txt · Last modified: 2009/02/14 17:19 by matthieu1