"Nos gènes sont dans le pont sur la Drina" - interview parue dans Vercenje Novosti, magazine serbe, 21 Mars 2009

Dans l'âme d'Emir Kusturica, on retrouve, bien sûr Ivo Andrić. A Kustendorf, une rue porte le nom du célèbre prix Nobel de littérature, et aujourd'hui, le réalisateur rebelle du monde du cinéma annonce, comme une évidence, l'idée de faire un film-opéra sur ”Un pont sur la Drina”. Le rôle principal, comme il le dit, sera le pont lui-même, construit à une période lointaine, et sera un lien entre l'écran et le public du monde entier. Par dessus des eaux tumultueuses.

  • Emir Kusturica : J'avais dit, il y a longtemps, que ce serait le plus grand film du cinéma yougoslave. Depuis, ce pays a disparu, et j'ai réalisé Underground. L'idée du “pont” a survécu, parce que le roman est la meilleure réponse à ce que nous sommes devenus et où l'on va. Il serait bien plus facile de construire un nouveau pont plutôt qu'un nouveau film. Mais ne j'ai pas peur !
  • Est-ce l'importance de la quête de l'identité ou autre chose qui a fait que les organismes officiels soutiennent votre projet ?
    • EK : Les gens qui ont fait ce pont et qui ont marché dessus, sont nos ancêtres. Il est très important de retracer sur un écran le génie de Andrić, et de faire de ce film un asile de nos émotions, parce que ce roman a, pour les peuples des Balkans, le sens de la Bible. Si je parviens à rassembler les gens et créer un pont de l'écran au public, alors j'aurai réussi.
  • Le fait que l'histoire s'étale sur 300 ans a toujours été le plus gros problème pour en faire un film…
    • EK : Au travers de ces trois siècles, sur ce pont, coulent nos gènes. C'est cela que raconte très précisément le roman d'Andrić. Les problèmes de compacité et l'entière circularité de l'histoire seront résolus en ramenant à aujourd'hui les conséquences des événements du roman. L'esthétique et la morale du “Pont” sont des choses qui doivent absolument être tournées.
  • Vous allez réaliser à Mokra Gora, puis à Višegrad. Cela pourrait être l'occasion, pour vous, de revenir sur votre promesse de ne plus revenir en Bosnie.
    • EK : Sarajevo n'est pas la Bosnie, que je n'ai jamais quittée. Ce n'est juste pas ma route. Je ne reviendrai pas sur les mots que j'ai dit il y a longtemps. Vous savez, les gens vont là où on les aime, là où ils aiment aller. D'un autre côté, je vais souvent à Višegrad. Quand le public voit un bon film, ils sont impressionnés par le fait que l'art se situe au dessus des vies, et ces moments dépassent les religions. Je voudrais que le film unisse les pays.
  • Vos films ont du succès dans les cinémas partout dans le monde. Pouvez-vous prédire le succès qu'aura le “Pont” dans les pays d'ex-Yougoslavie ?
    • EK : Chaque personne bienveillante appréciera le fait que le “Pont” nous aidera, sur un plan émotionnel. Que ce soit les chauffeurs de taxi ou les boulangers de Sarajevo, tous ont des ancêtres qui ont marché sur ce pont pendant des années, et j'espère que cela fera cette impression à chacun.
  • Serait-il possible que le film voie le jour en 2011, pour les 50 ans de l'attribution du prix Nobel à Ivo Andrić ?
    • EK : Cela va être difficile, mais nous essaierons. Le ministre de la culture serbe Nebojsa Bradić a apporté de bonnes nouvelles de Turquie et d'Allemagne, où il s'est récemment rendu. Quand je reviendrai de mon séjour au Mexique, nous nous reverrons et nous discuterons des détails. Alors, on pourra commencer à travailler.
  • Vous avez l'habitude de travailler avec des producteurs européens. Est-ce qu'un film serbe peut réunir le bdget suffisant pour un tel roman ?
    • EK : Oui, bien sûr. L'idée est spectaculaire. En en faisant à la fois un film et un spectacle pour la télé, nous aurons des participations de l'état, de producteurs et de coproducteurs. La première chose est d'avoir un bon script, et je vais réunir plusieurs personnes pour cela, moi y compris. Ensuite, nous composerons la musique, et enfin, on cherchera l'argent.
  • Ces derniers temps, les gros films ne rencontrent plus leur public, parce que maintenant, on peut regarder les films sur son téléphone portable…
    • EK : Les aspirations modernes font que, justement, on va aussi en faire un show TV. Les grands films ont le pouvoir d'impressionner le public, surtout si en plus ils peuvent être présent. Je crois que ce film sera spectaculaire. Je crois qu'il fera l'effet d'une forte catharsis tout autour de la planète, en créera un tel miracle que les peuples des Balkans encore et toujours concluent en tragédie.

Interview de Nikola Janković, traduction de Nina Novaković et Matthieu Dhennin

fr/itv_09-03_vecernje-novosti.txt · Last modified: 2009/04/26 22:09 by matthieu1