"Johnny a cru en ma folie" - interview parue dans Vercenje Novosti, magazine serbe, 26 Juillet 2009

Je vais aller dans le sud de l'Espagne, de Grenade à Mursia, là où Sergio Leone a tourné ses “western speghetti”, and j'y tournerai une bonne moitié de mon film” nous explique Emir Kusturica, lors de la visite d'un studio en construction, à Drvengrad. ”Ici, je vais construire un studio très important, au milieu de Drvengrad. C'est ici qu'avec Salma Hayek, Johnny Depp et Miki Manojlović, je tournerai les intérieurs”. La saga sur le révolutionnaire mexicain sera donc incarnée par ces acteurs, tous des amis du célèbre réalisateur.

Je dois dire que ce film n'aura rien à voir avec “Pirates de Caraïbes”. La destinée de Pancho ressemblera davantage à celle de notre pièce épique “le mariage de Maksim Čarnojević” 1). A la fin du film, Juanita (Salma Hayek) ne peut pas avouer son amour pour le révolutionnaire parce qu'il a tué des membres de sa famille, mais elle a la possibilité de dire non au dernier moment, lorsqu'elle doit se marier avec un autre homme…

  • Salma Hayek a récemment accepté le rôle de Juanita, et Johnny Depp a lu le script de Gordan Mihić il y a quelques jours…
    • Emir Kusturica : Il est très excité avec le script, et Salma aussi, mais Johnny est avant tout un ami. Il a accepté surtout parce qu'il a cru en ma folie. Nous nous sommes revus à Saint-Tropez, dans sa villa de quinze hectares environ, un endroit similaire à Drvengrad, sauf que là c'est fermé aux curieux. Il a reconstruit des maisons en pierre et a construit une petite ville avec tout pour sa famille. Mais il n'y est pas souvent en raison de sa grande popularité.
  • Pouvez-vous vous souvenir de votre première rencontre avec Johnny, quand vous lui avez proposé Arizona Dream. Il était déjà une star à Hollywood ?
    • EK : On s'est rencontrés cinq fois avant de commencer le tournage. Je n'accepte quasiment jamais de travailler avec des gens que je ne connais pas parfaitement, et d'ailleurs j'étais dans une phase “naturelle” de mon travail, et je refuse les formalités. Lui aussi, il fonctionne un peu comme ça. Cela a mis du temps, mais quelque chose a sonné dans ma tête quand j'ai reconnu en lui sa grandeur comme être humain et comme acteur.
  • Pour cette reconnaissance, vous pouvez en vouloir à “Amarcord” de Fellini, n'est-ce pas ?
    • EK : Exact. Dans la république tchèque communiste, il y avait des films marqués comme “interdits” qui était projetés chaque semaine. C'était en 1974. Je prenais le train du week end pour rentrer à Sarajevo. Et avec le même train, je revenais tout juste pour le film “interdit”. Mais j'étais fatigué et 19 fois, je me suis endormi et j'ai manqué les scènes fantastiques de ce chef d'œuvre. J'en regardais toujours un peu plus, mais je finissais par m'endormir. A la vingtième fois, j'ai vu le film en entier, et cela a façonné ma vision du monde. C'est ce temps qu'il m'a fallu avec Johnny Depp, ce qui est normal quand on découvre quelque chose d'aussi important.
  • Pouvez-vous décrire Johnny dans le privé, et quel est le secret de son succès ?
    • EK : En privé, Johnny est vraiment un héros des temps modernes. Sa belle gueule, pour laquelle la moitié de la planète est folle, n'a pas la première place dans sa vie. Il est tout pour sa femme et ses enfants. Son père vient de France et sa mère est indienne - ce genre de racines vous permet d'exploser en art, et de parler au monde entier. Il choisit les meilleurs réalisateurs, et il se moque de gagner 2 millions ou 22 millions.
  • Y aura-t-il de la place pour des acteurs serbes dans “Pancho Villa” ?
    • EK : Bien sûr. Je sais déjà que je vais proposer un rôle à Miki Manojlović, et on verra ce qu'il décide.
  • Avant ce nouveau film, nous aurons la chance de rencontrer d'autres grands noms du cinéma au Küstendorf Film Festival. Peut-on déjà en citer quelques-uns ?
    • EK : D'abord, Johnny Depp sera là, ensuite Salma Hayek. Ken Loach, avec son film sur le joueur de foot Eric Cantona, ainsi que d'autres réalisateurs célèbres que l'on voit à Cannes, comme Pavel Lungin par exemple. Ce sera la plus grande édition de ce festival.
  • Ainsi, c'est comme si nous avons notre propre festival de Cannes en Serbie. Mais a-t-on toujours une place à Cannes ?
    • EK : J'ai lu dans la presse qu'il n'y a que moi qui ait accès à Cannes. Mais les sélectionneurs ont le choix, et quand ils choisissent entre moi et Tarantino, ils le font en leur âme et conscience, ensuite ils ajoutent de jeunes réalisateurs et des auteurs confirmés. Il n'y a pas de relations, de fraternité, seule l'architecture du festival compte. Le théorème malicieux veut que l'on ne soit acceptés qu'avec des films sur les Gitans. J'en ai fait deux, et dix ont trouvé leur chemin vers le public.
  • Que manque-t-il dans les films serbes, à part l'argent ?
    • EK : Tant que l'on souffrira de ce manque d'originalité, on ne passera pas. Cannes ne semble prendre que les gros films qu'en apparence. Et Belgrade essaie d'imiter le dispositif d'Hollywood pour “conquérir le marché mondial” en pensant qu'on va avoir les Américains. On ne peut pas faire de film sur Dorćol2) ou sur la Silicon Valley3), mais on pourrait à Surdulica4) là où on peut découvrir des mythes et des histoires rares que l'on pourrait traduire dans le langage du cinéma. Les films doivent s'élever de notre terre. On doit y sentir notre goût, nos odeurs. On doit pouvoir créer sous notre soleil et notre ciel, à partir de nos poussières et de notre terre. Toutes les autres recettes ont déjà été vues.
  • Avez-vous entendu les commentaires sur le film “Slumdog Millionnaire” qui a gagné un Oscar ? On dit qu'il rappelle beaucoup vos films.
    • EK : Je ne l'ai pas encore vu. Mais en effet, on m'a dit qu'il y avait des connexions. Si je peux avoir de l'influence sur le travail de certains, alors je suis ravi !
  • Pensez-vous pouvoir finir ”Le Pont sur la Drina” avant 2011, pour le 50ème anniversaire du prix Nobel d'Ivo Andrić ?
    • EK : Les termes sont toujours incertains. Mais cet opéra-film sera réalisé, parce que c'est un projet capital. Ce roman est notre témoignage, et après des décennies de doute, j'ai enfin trouvé la formule pour assembler les siècles et toutes les pièces du puzzle vont pouvoir s'assembler.
  • N'aviez-vous pas prévu d'inviter Oliver Stone lors du Kustendorf film festival ?
    • EK : Oui, mais en 2011. Vous savez, j'ai rencontré Oliver il y a 23 ans parce que nous avions le même agent à Los Angeles, Paula Wagner. C'était l'époque où je croyais que j'avais besoin d'un agent. Hollywood donne le pire de cette fabrique, et Oliver Stone y résiste. Mais plus que ses chef-d'oeuvres, il y a une chose qui parle de lui bien mieux : quand en Serbie, certaines personnes ont voulu influencer sur les décisions de l'OTAN pour arrêter les bombardements, il s'est très clairement opposé à l'opération “Ange miséricordieux”5).
  • Les gens sont très curieux du film de Christian Carion ”l'Affaire Farewell”, et de votre performance comme acteur. La première aura lieu le 23 septembre.
    • EK : Je joue un espion russe des années 80 qui offre aux Américains des secrets confidentiels, et tout ça pour rien. Ce qui est différent des autres films d'espionnage, c'est la tension à l'intérieur de ce personnage, mais aussi au sein de sa famille.

Interview de Nikola Janković, traduction de Nina Novaković et Matthieu Dhennin

1) pièce du poète serbe Laza Kostić
2) quartier de la vieille ville de Belgrade
3) surnom donné au centre-ville de Belgrade en raison du grand nombre de femmes qui viennent s'y faire refaire la poitrine
4) petit village près de Belgrade
5) Le nom de code de l'opération de bombardement de la Serbie par l'OTAN, en représaille des exactions au Kosovo, fut nommée “Merciful Angel”. Cela avait choqué les Serbes, majoritairement chrétiens orthodoxes, alors que l'UCK s'en était justement fortement pris aux monastères serbes
fr/itv_09-07_vecernje-novosti.txt · Last modified: 2009/10/31 13:56 by matthieu1