"Mon village est un laboratoire culturel" - interview donnée au quotidien français "Le Journal du Dimanche", 17 avril 2011

Le réalisateur et musicien Emir Kusturica revient sur le devant de la scène en se mettant en avant. Le Serbe présente son autobiographie ; une œuvre qui lui ressemble: tendrement foutraque.

Il dit vouloir régler ses comptes avec l’oubli. Mais l’oubli renferme une certaine dose de mémoire et constitue un facteur de survie. C’est pourquoi, le cinéaste rockeur Emir Kusturica a écrit son autobiographie. Un livre à son image, tendrement foutraque, où se croisent des petites frappes des quartiers populaires de Sarajevo, des gamins de toutes origines et de toutes religions, des hommes politiques parfois pas très fréquentables, des acteurs anti-hollywoodiens comme Johnny Depp. Pour ce rebelle ambigu, poète punk qui traduit les soubresauts de son pays dans des films à la fois excessifs et d’une émotion pure, tout est politique. Emir Kusturica, deux fois Palme d’or à Cannes, a mené une vie de controverses, de polémiques bien souvent, mais il n’a jamais abandonné son combat contre le capitalisme libéral, principal ennemi, selon lui, de la culture et de l’identité.

  • Votre autobiographie s’intitule Où suis-je dans cette histoire? Vous vous sentez perdu ?
    • EK : Je me suis beaucoup posé cette question existentielle. Une question qui n’appelle pas de réponse directe, seul un acteur peut obtenir une réponse de la part d’un réalisateur à une telle interrogation, mais dans notre vie intime, c’est plus délicat. Un journaliste américain du Time Magazine a écrit au moment où mon premier film Te souviens-tu de Dolly Bell a été primé à Venise que “j’étais personne venu de nulle part”, “noboby from nowhere”. Aujourd’hui, je dis que je suis d’un pays qui n’existe pas, qui n’existe plus, je suis l’un de ces Yougoslaves qui ont perdu leur ville natale, Sarajevo, telle est mon identité.
  • Vous êtes un déraciné, comment vit-on avec cela ?
    • EK : Je me suis créé mon pays, ma ville, Küstendorf, au sommet d’une colline, à la frontière entre la Bosnie et la Serbie. Un village traditionnel avec une centaine de maisons en bois, des cinémas, un théâtre. C’est un laboratoire culturel où j’organise des stages d’art et d’essai. Je m’efforce d’y développer un modèle de société où les habitants vivent en autarcie. Küstendorf est l’antithèse de la culture Coca-Cola, d’ailleurs dans les commerces, vous ne trouverez pas de Coca-Cola, tous nos produits sont issus de l’agriculture biologique, de fermes de la région. Nous faisons notre propre bière, notre propre vin. Ici, les gens vivent en harmonie avec la nature. Küstendorf est aujourd’hui ma terre. J’en suis le maître, c’est vrai, cela a des airs de dictature, mais une dictature clémente…
  • Vous êtes sensible à la protection de l’environnement ?
    • EK : Je suis un vrai écologiste, opposé à toute forme de culture transgénique. L’écologie est l’unique voie politique valable aujourd’hui. Si j’étais un homme politique, je ferais passer une nouvelle loi pour classer toutes les campagnes de la planète “parc naturel”.
  • C’est de l’utopie, non ?
    • EK : De l’utopie ou du cinéma. Le cinéma atteint l’impossible. Mais quand je vois les images du Japon et de la centrale de Fukushima, je me dis que c’est le début de la fin. Il est effrayant de voir comment une vague peut ravager des villes entières. Tout est écrit dans la Bible, l’Apocalypse. Mais dans cette catastrophe, ce n’est pas uniquement la nature qui provoque la destruction de l’homme. Le pouvoir de la nature s’est heurté au pouvoir des hommes, c’est l’homme qui a fabriqué l’énergie nucléaire, la plus performante et la plus dangereuse.
  • Vous avez grandi dans le quartier de la Gorica à Sarajevo, le quartier des Tsiganes, vous sentez-vous proches d’eux ?
    • EK : Je me suis toujours un peu senti “gipsy”. C’est un peuple idéaliste qui ne vivra jamais selon les normes européennes. Ils n’ont jamais perdu leur sens de la liberté, du combat pour survivre. Enfant, quand quelqu’un me traitait de tsigane, je ne le prenais pas pour une offense alors qu’en ville, on les appelait les “Noirs” ou les “Indiens”. Moi, j’aimais l’idée d’être un Indien, un Indien n’a peur de rien, pas même de la mort. Et comme les Tsiganes, où que j’aille, j’essaie de m’adapter, comme eux, je n’arrive pas toujours, mais j’essaie. Je me suis toujours battu pour eux, pour faire connaître leur culture, leur musique, leur caractère. On ne pourra jamais les assimiler, les mettre dans le moule du modèle européen, ils ont un sens trop accru de la liberté. C’est leur force.
  • Qu’avez-vous pensé des expulsions de Roms, l’été dernier ?
    • EK : J’ai été choqué évidemment aussi bien par les expulsions menées par la France que par l’Italie. Mais les politiques européennes ne raisonnent pas en termes humains, mais de chiffres. Je ne pense pas que Sarkozy déteste les Roms, mais chaque pays obéit à un quota de reconduites à la frontière…
  • Vous avez grandi avec des catholiques, des orthodoxes et des musulmans, qu’avez-vous appris de ce melting-pot religieux ?
    • EK : A l’époque, la Yougoslavie ressemblait à une forêt sauvage, avec les plus belles fleurs du monde… Mais le problème dans les Balkans est que depuis des siècles les catholiques regardent vers le Vatican, les orthodoxes vers Moscou et les musulmans vers La Mecque. Ces trois communautés ne se ressemblent que dans leur haine, et non dans leur amour. Une partie de ma famille a été convertie à l’islam il y a deux siècles, mais cela ne forge pas mon identité, mon père n’a jamais pratiqué l’islam. Aujourd’hui, je suis un chrétien orthodoxe, donc je me dois d’être tolérant envers toute autre religion. Je suis resté très proche de la culture orientale, de la mélancolie que les musulmans nous ont apportée.
  • Vous croyez en Dieu ?
    • EK : Oui, je crois en Dieu, ou du moins en quelque chose d’inconnu au-dessus de nous. Une force supérieure. Mais je ne pratique pas ma religion. Je reconnais volontiers que la religion aide les individus à mieux connaître leur personnalité. On se construit mieux lorsque l’on croit en quelque chose plutôt qu’en rien.
  • Vous vous dites “internationaliste” ?
    • EK : L’internationalisme est le contraire de la mondialisation. L’ennemi, le danger, c’est la mondialisation. Elle engendre la montée de l’extrême droite, même dans les pays dits démocratiques. Car la mondialisation étouffe les cultures. L’”internationalisme”, c’est la solidarité avec la classe ouvrière, avec tous ceux qui croient aux différences, et à la chose la plus importante au monde à mes yeux, l’autonomie. Attention, je dis bien “autonomie” et non “nationalisme”. Dans mon pays disparu, le nationalisme a atteint chaque communauté et a détruit à jamais l’esprit international.
  • L’étiquette “pro-Milosevic” vous colle-t-elle encore ?
    • EK : J’ai été mal compris par le passé. Qu’un intellectuel comme Alain Finkielkraut ait pu parler d’Underground comme d’une “propagande proserbe américanisée”, c’était ridicule, il n’avait même pas vu mon film… On m’a taxé d’être pro-Milosevic pour simplifier les choses parce qu’on aime mettre les gens dans des cases. La Yougoslavie n’a pas disparu à cause de Milosevic seul, ce sont les concepts économiques qui ont érodé mon pays. L’humanisme d’apparat des intellectuels parisiens me dégoûte, ces gens qui parlaient de mon pays sans en connaître la complexité. J’ai en horreur cet angélisme qui prétendait me donner des leçons sur les Balkans. Les bons et les méchants, ça ne marche que dans le cinéma de genre, pas dans la vraie vie et encore moins dans l’Histoire.

Emir Kusturica, Où suis-je dans cette histoire ?, JC Lattès, 300p., 21,50 euros.

fr/itv_11-04_jdd.txt · Last modified: 2011/06/26 22:52 by matthieu1