"Ma vie est une utopie" - interview donnée à l'agence de presse slovaque SITA, Juin 2011

Svetovozn · Le réalisateur, scénariste et musicien Emir Kusturica a visité le Art Film Festival à Piestany, où il est prévu de lui attribuer la Caméra d'Or pour sa contribution significative au cinéma.

  • Vous participez régulièrement à de nombreux festivals internationaux de cinéma du monde entier. Quelles sont vos impressions sur le Art Film Fest ?
    • Emir Kusturica : J'ai vraiment aimé la projection du film d'ouverture. C'est vraiment une perspective profonde sur la vie. Quand le film est à ce niveau, c'est vraiment quelque chose qui vaut la peine. Je fais quelque chose d'un peu semblable, car j'ai moi aussi un tel festival, en Serbie.
  • Il semblerait que vous planifiez de tourner un film sur la destruction. Que s'y passera-t-il ?
    • EK : Ce sera la biographie d'une prostituée. Avec des voyages dans le temps, avant et après la destruction de la Yougoslavie. Cela partira d'un drame familial, la façon dont c'est arrivé, et la terrible histoire que nous avons connu, exprimé par une femme.
  • Ce sera donc une métaphore ?
    • EK : Ce sera très réel. Ce sera l'occasion d'être spectaculaire, mais aussi drôle, voire grotesque.
  • Vous êtes très occupé - le festival organisé dans votre village, Drvengrad, dont vous vous occupez aussi ; vous avez également un groupe de musique le No Smoking Orchestra, avec lequel vous donnez des concerts à travers le monde. Quand avez-vous le temps de tourner des films ?
    • EK : Ce film sur la destruction ne se fera pas avant trois ans. Mais maintenant, je fais un film au Canada. Il s'agira de deux criminels qui se lancent dans les bois, où un drame se produit. C'est une histoire absurde de la vie contemporaine. Je suis toujours en train de travailler sur le scénario du film sur le héros mexicain Pancho Villa, qui sera joué par l'acteur et producteur portoricain Benicio del Toro.
  • Vos films sont souvent situés dans l'environnement des Balkans, d'où vous venez. Dans les années soixante, cependant, vous vous êtes installé à Prague, où vous avez assisté à la FAMU. Vous connaissez la culture et l'histoire de la République tchèque et de la Slovaquie. Vous n'avez pas envie de traiter de ces pays, un jour ?
    • EK : C'est en fait la même chose que ce que je fais bien. Ma philosophie est comme un film, comme ce que vous avez ici. C'est un regard sur la vie avec un certain décalage. Cela réside dans l'approche formelle, comme le scepticisme, l'ironie tchèque. Il suffit de regarder la vie tchèque que nous voyons dans la littérature et dans des films qui ont été faites plus tôt. Je peux dire que même si mes films ne se passent pas ici, ils sont toujours de l'étudiant tchèque.
  • Lors de la cérémonie d'ouverture de l'AFF, vous avez dit que le film en Amérique coutait des millions de dollars aux gens en Europe. Peut-on les séparer aussi strictement ? Qu'y a-t-il dans l'intervalle ?
    • EK : L'américanisation demeure. Je pense que cela va durer. Mais c'est dans nos mains, c'est dans les mains du monde global. Je pense que la plupart des Américains ne veulent pas vraiment du monde à l'américaine, parce que c'est ennuyeux, si ce n'est que l'Amérique sera partout. Mais je ne crois pas que les festivals comme celui-ci, nous perdrons. Il est impossible d'être complètement américanisé.
  • Comment peut-on l'éviter ?
    • EK : En aimant et en exprimant la façon dont nous voyons le monde - la vie.
  • Et le cinéma américain ?
    • EK : Le cinéma américain est une chose spéciale qui ne doit pas être confondue avec Hollywood. Hollywood est une telle philosophie du monde qui veut que le monde entier était à Hollywood. En Amérique vous avez de parfaits écrivains qui n'appartiennent pas à Hollywood.
  • Votre ami est paradoxalement l'une des plus grandes stars d'Hollywood - Johnny Depp, qui a joué dans le film Arizona Dream en 1993.
    • EK : Johnny Depp est un paradoxe. Il a toujours envie de sortir et pourtant il est devenu le plus grand héros de ce qu'il n'aimait pas. Il sait, par exemple, que quand il fait un dessin animé c'est juste un environnement particulier qui est utilisé. Johnny a toujours été une icône du cinéma américain, bien que pas toujours couronnée de succès, mais maintenant c'est arrivé. C'est un homme terriblement intelligent qui sait tout.
  • Pour revenir à votre film et non une imagerie du monde réussie. Avez-vous quelque chose en commun ? Y a-t-il un schéma en commun ?
    • EK : Cet environnement social dans lequel j'ai commencé à travailler, c'est pour moi un thème. C'est une vision humaine de la destinée humaine. Par exemple, j'aime faire des films sur les gitans, ce qui a toujours paru si bizarre, dramatique et plus humain que nos vies.
  • Que représente pour vous le fait d'être un cinéaste à succès ?
    • EK : Avoir du succès dans le film est quelque chose d'irrationnel. Si vous prenez le film comme un art, alors c'est vraiment une question de stars. Vous pouvez être un homme d'affaires prospère, mais être un réalisateur efficace après trente ans c'est une question d'émotion. Ce n'est pas votre décision d'avoir du succès ou pas. Je connais des gens qui ont décidé qu'ils ne réussiront jamais et ce, dans le milieu du film. En affaires, c'est possible. Cependant, l'intelligence émotionnelle est encore ce qui est le plus important. Entre ce que vous faites et ce que vous faites vraiment, il y a une différence d'émotion.
  • Vous avez déjà vécu dans des villes comme New York, Paris et Belgrade. Enfin, vous vous êtes installé en Serbie, où vous construisez votre propre village, Drvengrad. Vous ne vous sentez pas que, de cette façon, vous perdez le contact avec la réalité ? Ou est-ce volontairement ?
    • EK : C'est une utopie. A Drvengrad, j'ai tout le temps, je n'aurai rien à faire en ville. C'est vraiment une nouvelle étape dans ma vie. C'est un peu comme la vie dans la Grèce antique, où la ville était ce dont le peuple avait besoin. Pas une ville qui crée la vie, mais ce sont les gens qui créent la vie dans la ville.
  • De nombreux touristes visitent Drvengrad tous les jours. Est-ce que cela ne peut pas interférer avec votre monde ?
    • EK : C'est un endroit terriblement populaire. Je dirais que c'est une expérience socio-écologique, que nous mettons sur pied dans un parc national. C'est un grand territoire, il a onze kilomètres carrés. Il y a aussi un hôtel pour ceux qui aiment y venir. J'ai une maison, d'ailleurs, dans la nature. Avec cette civilisation que nous construisons là, il n'a rien à faire. C'est cool. Les gens recherchent quelque chose pour eux qui n'est pas typique.
  • Alors, quelle est votre position dans le village ?
    • EK : Je gère un peu tout, donc je suis le directeur. C'est pour moi, c'est un peu le film de ma vie.
  • Vous êtes constamment entouré par beaucoup de gens. Vous considérez-vous un philanthrope ?
    • EK : Certes, je ne suis pas misanthrope. Quant à ma philanthropie, parfois elle se manifeste, oui.
  • Planifiez-vous de revenir pour le prochain festival de Slovaquie ?
    • EK : Bien sûr, c'est beau ici. L'an prochain, nous reviendrons surement avec le groupe.

Interview de Léa Podstanick, traduction Matthieu Dhennin

fr/itv_11-06_sitatoday.txt · Last modified: 2011/06/26 22:45 by matthieu1