Vous racontez l'histoire d'un enfant dans les années 50, mais vous, vous n'étiez pas né. Alors, quelle est votre mémoire familiale et collective par rapport à cette période difficile ?
EK : Dans ma famille, personne n 'a été en prison. Personne n 'a été en conflit politique. Sidran et moi, avons écrit un scénario qui s'inspirait à la fois de son autobiographie et de la mienne. Cette histoire universelle est autant biographique qu'imaginaire. La valeur de ce film tient au fait que cette histoire aurait pu être plausible ailleurs et à une autre époque.
Il y a des personnages communs dans Dolly Bell et Papa, surtout les personnages de pères. Ils ont une image d'hommes à la fois forts et fragiles. Que reste-t-il aujourd'hui, ici, de cette société patriarcale très forte située dans les années 50 ? Est-ce que cela a changé ?
EK : Le père est le symbole de la société patriarcale. Je pense que la société yougoslave ou plus exactement la famille yougoslave est encore patriarcale. Dans mes prochains films, je continuerai à peindre les yougoslaves commes des hommes brutaux mais aussi comiques afin de les rendre plus supportables.
Sans transition d'ailleurs… Vous êtes né à Sarajevo, vous y vivez, une partie de votre film s'y déroule. Comment aimez-vous cette ville ?
EK :
Sarajevo est une des villes les plus étranges d'Europe, une ville très ancienne où plusieurs ethnies, plusieurs confessions vivent ensemble. Presque à la lisière de l'Europe. On pourrait dire qu'elle a un pied en Asie, l'autre en Europe. Dans un de ses textes, La Lettre de 1920, Andrić décrit Sarajevo comme une ville qui, sur une surface de 300 m2 aurait quatre temples : l'église catholique, l'église orthodoxe, la synagogue et la mosquée. Quelqu'un se trouvant au cœur du vieux marché vers minuit pourrait entendre les chants de toutes les religions. Ceci est à mon sens le plus significatif de l'histoire de Sarajevo. Elle possède également, comme d'autres villes d'Europe et du monde, mais bien entendu à une plus petite échelle, une équipe de football, sa télévision, ses cinémas… tout pour une vie “normale” mais aussi des endroits où se déroule une vie “anormale”.
Dans Dolly Bell comme dans Papa, qui se situaient dans les années 50-60, la religion musulmane est très présente. Est-ce encore vrai aujourd'hui ?
EK :
C'est très compliqué avec “cet islam”. Après la conquête Ottomane de la Bosnie et à partir de la fin du XVème siècle, certains Serbes orthodoxes et Croates catholiques, mais surtout le peuple païen bogomile1), que l'église catholique persécutait depuis des années, ont accepté l'islam. Et bien sûr, leurs descendants vivent encore aujourd'hui. Moi, par exemple, je suis d'une famille qui s'y rattache… mais je suis athée. Dans mes films, je parle de mon enfance et de ce que j'ai vécu. Mais l'islam n'est plus purement traditionnel, même les rituels sont altérés par le fait qu'ils se déroulent dans une famille communiste.
Dans Papa il est souvent question de Football. D'ailleurs le film s'achève sur le fameux match gagné en 1952 par la Yougoslavie sur l'URSS.
EK :
Je pense que dans ce film le Football c'est l'histoire. Parmi les diverses expériences enregistrées par la conscience enfantine, le football ou plus exactement les matchs que l'équipe nationale yougoslave jouait ces années là était l'évènement historique le plus important. Pour un garçon de 6 ans, ce qui pouvait être l'Histoire, c'était le Football. D'ailleurs, le récent match à Heysel entre Liverpool et Juventus prouve que le Football c'est aussi la guerre. On m'a même di un jour que la troisième guere mondiale débuterait sur un stade. Ces machs son tellement hystériques et chargés de nationalisme qu'ils ne profitent qu'à la société de consommation de l'Occident… et du monde entier. Que font les politiciens ? Ils réchauffen les sentiments nationaux par le foot : des matchs… qui commencent à ressembler à des combats guerriers.
Le point de départ de Papa, c'est la caricature de Marx assis à son bureau avec l'effigie de Staline derrière lui. La politique est-elle le sujet de votre film ?
EK :
Vous savez, je n 'ai pas inventé le dessin. Il a été réellement publié en juillet 1950 dans le quotidien “Politika”, celui-là même que tient Meša dans le film. L'auteur en était Zuko Dzumhur, un caricaturiste yougoslave. Dans Papa, la politique est prétexte à raconter l'histoire d'un enfant et de sa famille. Par ailleurs je pense que tout film est ”Politique”. Il n'existe actuellement aucun film important qui n'ait pas d'arrière fond Politique. Seulement cela devient abject quand la politique est l'unique propos. Je n 'aime pas les films à thèse, ceux qui veulent rendre justice, qui montrent que l'état n'est pas bon, que la police est affreuse, que la C.I.A. empêche quelque chose… Ce sont certainement des vérités, des vérités historiques mais le cinéma ne supporte pas la simplification outrancière. Il est plus excitant de voir dans quelle mesure la Politique - comme instrument - influence les vie humaines, les familles, comment elle les ruine ou les aide, comment elle les disperse ou les réunit.
Des noms ?
EK :
Dušan Makavejev, Zika Pavlovic, Srdjan Karanović, Rajko Griic, Goran Marković.
Extraits d'un entretien “Étoiles et toiles” réalisé par Martine JOUANDO et Dejan BOGDANOVIC.
Sarajevo - juillet 1985
fr/itv_85-07_papa.txt · Last modified: 2007/03/21 11:53 by matthieu1