"Le Temps des Gitans - La vie devant soi", interview parue dans L'Express, magazine français, en novembre 1989

A 36 ans, il a déjà bien rempli sa vie : une Palme d'or, et un prix de la mise en scène avec Le temps des gitans.

Quand Emir Kusturica, en 1985, rentra à Sarajevo tout auréolé de sa Palme d'or pour Papa est en voyage d'affaires, on le fêta tel un héros national, puis on attendit son premier faux pas. Entre son groupe de rock, ses matches de foot, et ses cours aux Etats-Unis, l'enfant terrible du cinéma yougoslave fit une pause. Pour choisir, et pour tourner. ”Je ne veux pas travailler sans passion”, explique t-il, ”et la passion exige du temps !”.

Eté 1986 : la presse yougoslave dénonce les trafics d'enfants gitans à la frontière italienne, Kusturica imagine une première version du ”Temps des gitans”. Puis s'imprègne de leurs mœurs. ”J'ai toujours habité dans un secteur de Sarajevo proche du quartier des gitans ; dès mon adolescence, mon chemin a croisé le leur. J'ai vécu avec eux, joué avec eux, je suis sorti avec leurs filles”.

Le tournage, qui dure neuf mois - délai rendu possible grâce au financement américain, la Columbia de l'époque de David Puttnam - voit une œuvre en constante mutation. ”Elle s'est cherchée, j'ai failli la perdre. Les films sont comme des êtres humains, semblables à ceux qui les font ; quelquefois, leur vie nous glisse entre les doigts”. Le génie de Kusturica a su la rattraper, et raconter l'odyssée de Perhan, ado débrouillard, vainqueur de ses ennemis et martyr. Triste destin, et pourtant frais et joyeux comme la liberté.

Film unique. Entre rêve et réalité. Entre Bunuel et John Ford. Kusturica sourit. ”C'est en connaissant mieux les Gitans, introduit par Ljubica Adžović, cette extraordinaire grand-mère, que j'ai approché leur symbolique, et trouvé certaines images”. Comme les oies : ”Parce que la légende dit que ce sont elles qui ont amené, il y a deux mille ans, les gitans d'Inde en Europe. Et qu'aujourd'hui, on leur a coupé les ailes”. Ou la maison suspendue. ”Quel beau symbole ! Ils survivent à tout ; même si on leur hisse leurs maisons dans les cieux”.

Peut-être est-ce moins le sujet qui intéressait Kusturica que les partis pris esthétiques qu'il autorisait : ceux d'un cinéma poétique naviguant sans cesse entre songes et éveil. Entre le mélo et le visionnaire. ”De quoi parle le film ?” s'interroge Kusturica. ”De la famille, de la parole donnée ; des valeurs, respectées ou non, qui ne subsistent, pour les gitans, que parce que la magie appartient à leur vie. Sans magie, c'est l'apocalypse. Il suffit de transposer ; notre magie, c'est l'imaginaire, la culture, le cinéma. Mais pas n'importe quel cinéma”. Le sien réclame une ”disponibilité et une collaboration émotionnelle ; il serre le cœur, mais rend heureux, évite le folklore, au profit d'un humanisme sincère”. Kusturica a quitté la Yougoslavie pour les Etats-Unis. Temporairement. Il multiplie les projets : un “Crime et Châtiment” situé de nos jours, dans Manhattan ; l'adaptation d'un roman de Jorge Amado. Le projet prendra du temps, on saura patienter.

fr/itv_89-11_lexpress.txt · Last modified: 2007/01/16 15:01 by matthieu1