"Les films doivent être plus grands que la vie". Interview d'Emir Kusturica parue dans le journal Le Monde le 6 janvier 1993

Emir Kusturica ressemble à un grand petit garçon, mauvaise tête-bon coeur, rugueux et charmeur, toujours sur le point de s'en aller. Il est né à Sarajevo, il y a trente-trois ans. Il a été une rock star dans son pays. Ses films montrent tous des enfants en train de grandir, des animaux emblématiques et curieusement séduisants, des mondes qui disparaissent, et des tentatives splendides de décoller à la fois du sol et de la réalité. Long et difficile à réaliser, Arizona Dream est son premier film américain.

  • Vous avez décidé un jour qu'il vous fallait rêver pour survivre ?
    • Emir Kusturica : C'est venu naturellement. Je suis arrivé en Amérique et j'ai eu peur. La même peur que j'ai éprouvée lorsque je suis entré pour la première fois dans la grande cathédrale gothique de Prague. Je me sentais si petit, un tout petit morceau de rien. Perdu. Les rêves du film sont donc une manifestation d'autodéfense. Je ne dis pas que je sois le seul à rêver, je ne dis pas que je suis unique, je dis que mes rêves sont ceux d'un type qui vient d'une partie assez sauvage de la planète, une partie de la planète civilisée d'une bien curieuse façon.
  • Quand vous êtes arrivé aux Etats-Unis, c'était dans l'intention de faire un film ?
    • EK : Non, j'avais été appelé à New-York par quelqu'un que je considère comme un très grand metteur en scène, quelqu'un qui a su devenir un cinéaste américain sans pour autant se renier, Miloš Forman. Il m'a appelé pour que je lui succède à l'Université, que je donne des cours de cinéma. Au bout d'un an et demi, j'ai réalisé que je n'avais rien vu, je vivais chez moi, je sortais peu, je lisais beaucoup. Raymond Carver, Jim Harisson, d'autres encore. C'est en découvrant cette littérature que je me suis rendu compte à quel point notre regard sur l'Amérique était faussé par l'image que nous en renvoie Hollywood. Ce que je hais dans le cinéma hollywoodien, pas dans le cinéma américain qui est tout autre chose, c'est le naturalisme. J'essayais d'expliquer ça à mes étudiants. Ils ne font pas la différence entre la réalité et le réalisme. Ils pensent que la vie est plus grande que les films, c'est faux. Les films doivent être plus grands que la vie. Dès l'instant où vous posez une caméra dans les rues de New-York, vous prenez une décision artistique et, comme dit Godard, une décision morale. Je pense que le naturalisme est revenu dans les films à travers la télévision, cette tueuse de cinéma. Quand je vois à la télé l'armée américaine débarquer à Mogadiscio avec les marines maquillés en Rambo, je me dis qu'il faut à tout prix résister à ça.
  • Pourquoi êtes-vous parti d'un scénario américain pour Arizona Dream ?
    • EK : Question de vocabulaire, d'expression. Il fallait que le premier regard soit d'un autochtone. Pour que je puisse dire que le rêve américain n'existe plus, j'avais besoin de savoir ce qu'il avait été, dans ce pays où les vieilles voitures sont devenues des statues symbolisant son idéal. ” Echapper à sa culpabilité ”.
  • Vous avez délibérément voulu retrouver des formes de mises en scène américaines en tournant ?
    • EK : J'ai beaucoup appris du cinéma américain, en particulier celui des années 70, qui est pour moi l'âge d'or. Il me semble qu'il y a une faiblesse dans le cinéma européen, y compris la nouvelle vague, et toutes les autres nouvelles vagues qui sont nées dans tant de petits pays, c'est l'absence d'utilisation des gros plans. En cette fin de siècle, nous sommes entourés de tant de choses complexes et disparates que le gros plan peut retrouver sa fonction de jadis. Dans Autant en emporte le vent, dans tous les grands mélodrames, un gros plan immobile transmettait l'énergie, servait à capitaliser l'émotion.
  • Dans Arizona Dream, Faye Dunaway essaie tout le temps de voler. Vous avez le sentiment, vous, d'avoir atterri ?
    • EK : Je ne crois pas. Mon idée du cinéma est toujours de faire tout s'envoler. Je me sens très proche de Tarkovski de ce point de vue, et du sentiment très fort qu'il avait des éléments naturels. J'essaie de garder ces vieux repères. En ce qui concerne le vol, il est significatif que David Atkins, le garçon qui m'a apporté le scénario, voulant faire de Faye Dunaway un personnage infantile, ait proposé de l'entourer de poupées et de jouets. Ça m'a paru une idée psychologique, et pas du tout cinématographique. Ma première impression quand je suis arrivé en Arizona a été : ” Bon dieu, si je vivais ici, je m'envolerais ”, on sent un besoin de planer au-dessus de ces immensités, de ce désert.
  • Les machines volantes du film sont une utopie rétrograde, quand tout le monde prend l'avion et qu'on vend des ULM partout.
    • EK : Ce n'est pas important. On croit les Etats-Unis modernes et unifiés parce que la télévision arrive partout, mais en fait on y trouve beaucoup de gens décalés, qui vivent dans une autre époque, des dinosaures, en particulier des cinglés comme le personnage qu'incarne Faye Dunaway. Elle a des raisons d'être comme ça, elle a été traumatisée dans son enfance, elle a tué son mari, voler est un moyen d'échapper à sa culpabilité.
  • Songez-vous à refaire un film en Europe ?
    • EK : C'est une question politique. Je veux rester un cinéaste européen, qui fait des films partout. Je me sens comme un fabricant de ponts, qui crée des liens entre des lieux différents. J'avais ce projet, Un pont sur la Drina, le chef-d'oeuvre de notre littérature, écrit par Ivo Andrić, notre Prix Nobel de 1961. Si nos dirigeants l'avaient lu, il n'y aurait pas la guerre. Mais ce qui se passe en ce moment modifie si profondément la réalité que plus rien ne sera jamais pareil. Le Temps des Gitans a été mon premier pas hors de mon jardin, vers une autre culture que la mienne. J'ai commencé à apprendre à regarder une autre société. Mais je ne pourrais pas faire un film sur ce qui se passe aujourd'hui en Yougoslavie, ce serait de la télé, et je n'ai aucune confiance en la télé, j'ai besoin d'une distance historique.
  • Avez-vous quelques regrets concernant Arizona Dream ?
    • EK : Non, aucun regret en ce qui concerne le film. Mais le souvenir du regret terrible que j'éprouvais chaque jour pendant le tournage, de rester là, en Amérique, de ne pas retourner chez moi, à Sarajevo. Ce sentiment d'être coupé en deux. Chaque jour je me disais, je vais partir, et chaque jour, non, je reste. J'ai essayé tant de fois auparavant d'aider mon pays, et voilà où nous en sommes. Je voudrais dire quelque chose, s'il vous plaît, c'est important. J'ai été parmi ceux, très peu nombreux en Yougoslavie, dans l'ex-Yougoslavie, qui se sont bagarrés pour que soit évitée cette catastrophe. Je peux m'identifier à chaque larme qui est versée là-bas, à chaque enfant qui y est resté, à chaque souffrance qui y est éprouvée. Mais je ne peux m'identifier à aucun parti qui s'y déchire, à aucune des conceptions politiques qui essayent de s'y imposer. Chacun va de son côté, chacun réécrit sa propre histoire, avec ses propres héros. En mon âme et conscience, je crois qu'aucune république indépendante ou dépendante nemérite qu'un seul enfant, qu'une seule femme, qu'un seul homme soit tué. Et, en ce qui me concerne, il faut que je vous dise, quoi qu'il arrive, je ne pourrais m'identifier à aucun des futurs vainqueurs de cette horrible guerre.

HEYMANN DANIELE, FRODON JEAN MICHEL

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