Emir Kusturica ressemble à un grand petit garçon, mauvaise tête-bon coeur, rugueux et charmeur, toujours sur le point de s'en aller. Il est né à Sarajevo, il y a trente-trois ans. Il a été une rock star dans son pays. Ses films montrent tous des enfants en train de grandir, des animaux emblématiques et curieusement séduisants, des mondes qui disparaissent, et des tentatives splendides de décoller à la fois du sol et de la réalité. Long et difficile à réaliser, Arizona Dream est son premier film américain.
Pourquoi êtes-vous parti d'un scénario américain pour Arizona Dream ?
EK : Question de vocabulaire, d'expression. Il fallait que le premier regard soit d'un autochtone. Pour que je puisse dire que le rêve américain n'existe plus, j'avais besoin de savoir ce qu'il avait été, dans ce pays où les vieilles voitures sont devenues des statues symbolisant son idéal. ” Echapper à sa culpabilité ”.
Dans Arizona Dream, Faye Dunaway essaie tout le temps de voler. Vous avez le sentiment, vous, d'avoir atterri ?
EK :
Je ne crois pas. Mon idée du cinéma est toujours de faire tout s'envoler. Je me sens très proche de Tarkovski de ce point de vue, et du sentiment très fort qu'il avait des éléments naturels. J'essaie de garder ces vieux repères. En ce qui concerne le vol, il est significatif que David Atkins, le garçon qui m'a apporté le scénario, voulant faire de Faye Dunaway un personnage infantile, ait proposé de l'entourer de poupées et de jouets. Ça m'a paru une idée psychologique, et pas du tout cinématographique. Ma première impression quand je suis arrivé en Arizona a été : ” Bon dieu, si je vivais ici, je m'envolerais ”, on sent un besoin de planer au-dessus de ces immensités, de ce désert.
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EK :
Non, aucun regret en ce qui concerne le film. Mais le souvenir du regret terrible que j'éprouvais chaque jour pendant le tournage, de rester là, en Amérique, de ne pas retourner chez moi, à Sarajevo. Ce sentiment d'être coupé en deux. Chaque jour je me disais, je vais partir, et chaque jour, non, je reste. J'ai essayé tant de fois auparavant d'aider mon pays, et voilà où nous en sommes. Je voudrais dire quelque chose, s'il vous plaît, c'est important. J'ai été parmi ceux, très peu nombreux en Yougoslavie, dans l'ex-Yougoslavie, qui se sont bagarrés pour que soit évitée cette catastrophe. Je peux m'identifier à chaque larme qui est versée là-bas, à chaque enfant qui y est resté, à chaque souffrance qui y est éprouvée. Mais je ne peux m'identifier à aucun parti qui s'y déchire, à aucune des conceptions politiques qui essayent de s'y imposer. Chacun va de son côté, chacun réécrit sa propre histoire, avec ses propres héros. En mon âme et conscience, je crois qu'aucune république indépendante ou dépendante nemérite qu'un seul enfant, qu'une seule femme, qu'un seul homme soit tué. Et, en ce qui me concerne, il faut que je vous dise, quoi qu'il arrive, je ne pourrais m'identifier à aucun des futurs vainqueurs de cette horrible guerre.
HEYMANN DANIELE, FRODON JEAN MICHEL
fr/itv_93-01-06_le_monde.txt · Last modified: 2007/03/09 14:11 by matthieu1