Interview donnée par Emir Kusturica à Cologne, fin Janvier 1999, et publiée dans la revue Novo (mars-avril 1999)

  • Monsieur Kusturica, récemment, l'écrivain Peter Handke a dit au sujet de votre film Chat Noir, Chat Blanc que c'était un très beau film, enfin un très beau film parmi tant de films pseudo sérieux et maniérés. Comment voyez-vous votre film aujourd'hui, alors qu'il va sortir en salle ?
    • Emir Kusturica : Handke a dit très juste, dans le sens où sa réaction correspond à mon désir. J'avais le besoin de faire un film qui soit thérapeutique, et non qui évoque le passé. En aucun cas, je ne voulais faire un film qui réduise les espérances des hommes à un niveau bon marché et stupide, comme c'est souvent le cas des films hollywoodiens. J'ai été attiré par la beauté d'univers alternatifs. Les tziganes de mon film survivent tels des insectes, selon le principe de la sélection naturelle en fonction de la beauté des couleurs et des formes des ailes. Je souhaite que les hommes, dans mes films, survivent sans armes, sans forteresse moyen-âgeuse, sans tout l'appareillage de la destruction. Il s'agit presque d'un regard naïf sur le monde, comme un regard entre un chat noir et un chat blanc. Certes, la dimension émotionnelle du film doit parfois paraître kitsch. Néanmoins, il m'importait que ce kitsch traduise la joie de vivre du monde à la périphérie. En aucun cas, il ne signifie un maniérisme.
  • D'où provient votre intérêt pour le monde des romanichels et des bohémiens ?
    • EK : J'ai toujours recherché les fondements ethniques de mon travail créatif. Le monde moderne se déshumanise de plus en plus à cause des médias électroniques. Je voulais me distancier de cette tendance. Pour ce faire, je me suis intéressé au monde des tziganes, dans lequel j'ai trouvé humanisme et engagement.
  • Vous avez également travaillé aux Etats-Unis, à la source du genre moderne. Le film Chat Noir, Chat Blanc est-il est film anti-genre ?
    • EK : Le genre peut être une duperie. Nous sommes entourés de mensonges. Mon film Underground se penche sur le problème de la supercherie générale. La crise du Kosovo démontre à quel point l'histoire peut s'avérer être une imposture. La vérité historique est méconnaissable. Mon œuvre n'est pas un film de genre selon le diktat américain. Le genre est antérieur au film américain. Je ne souhaite pas que mon film confirme simplement la bêtise humaine. Un bon film de genre doit aiguiser la capacité de percevoir le monde de diverses manières. Sinon, le genre s'arrête. La bêtise ne peut se confondre au genre. Il m'arrive parfois de penser que le cinéma évolue de manière fort négative. Mon film “Chat noir, chat blanc” peut être considéré comme un film anti-genre dans le sens où il se veut de mettre du baume au coeur des hommes. Certains films américains contemporains procure un effet glacial. Du reste, le film américain ne se limite pas à ce qui provient de Hollywood. Il existe aux Etats-Unis un espace où la créativité est permise. Moi-même, je me vois dans cet espace intermédiaire.
  • Quelles sont vos attentes concernant l'accueil allemand de votre nouveau film ?
    • EK : Je pense que le film plaira au public allemand ainsi qu'à la critique. Mon film se veut chaleureux. En Allemagne également, on ressent un manque général de chaleur. Je m'attends à des réactions positives, même si la critique allemande est sévère.
  • Les critiques ne jouent-ils pas de nos jours un rôle parfois trop moralisateur ? Un critique contemporain peut faire l'effet d'un “nettoyeur éthique” qui ne montre aucun intérêt à l'aspect enjoué spécifique à l'art.
    • EK : Dans mon cas, la critique joue toujours un rôle fort important. J'ai toujours été un favori de la critique et du jury de Cannes, Venise et Berlin. Dans l'esthétique cinéaste, mes films constituent une passerelle entre la tradition et la modernité. Je pense néanmoins que les spectateurs seront à même de reconnaître, en ce qui concerne ce film-ci mais également en ce qui concerne mes films ultérieurs - à condition que je ne tourne pas de mauvais films - qu'il ne s'agit pas d'un film soumis à l'esthétique des films télévisés, ce que sont aujourd'hui 90 pour cent des films. La critique est fort importante pour transmettre au public des critères. Le critique n'a néanmoins pas un rôle facile dans le sens où l'esthétique télévisée joue aujourd'hui un rôle prépondérant dans la production et dans la réception d'un film. Aujourd'hui, les temps ne sont guère propices à l'art cinématographique. Je souhaiterais jouer un rôle de médiateur entre l'ancien et le nouveau. Je me bats aujourd'hui pour la survie de ce qu'ont apporté les films classiques. Mes films, qui se limitent aux Balkans, se veulent ainsi joyeux et tragiques, vitaux et impulsifs.
  • Vos films ont été jugés négativement par une partie de la critique.
    • EK : Je me suis senti fort abattu, après le film Underground. Je ne pouvais comprendre que ce film, qui se dresse contre tout type de propagande, puisse être jugé comme film de propagande. Je me sentais pris entre deux feux par certains critiques, qui taxaient tout de moralisateur dans mon film. Je comprends cependant qu'il n'est pas toujours aisé pour les critiques de pénétrer toutes les dimensions, parce que nous vivons actuellement des temps difficiles. Notre vie est presque virtuelle. On ne sait plus toujours ce qui est réalité et ce qui est fiction.
  • Comment, face à des réaction négatives, un artiste peut-il éviter de réagir dans ses films en devenant lui-même mauvais ?
    • EK : Si l'on se consacre de manière conséquente à son travail, des diversions n'entrent pas en jeu. Un artiste qui est fidèle à lui-même ne se laisse pas aussi facilement provoquer et chercher une réplique dans le registre de la méchanceté. Je pense être fort éloigné de ces jeux politico-hystériques quotidiens. Pour moi, les valeurs sont enfouies plus profondément dans la nature humaine, dans l'éducation, dans sa propre histoire - dans l'enfance qui constitue la source de notre évolution ultérieure. Je ne suis pas un homme mauvais. Je ne suis également pas un artisan qui vend son art au diable.
  • Vous vivez à l'étranger. Comment préservez-vous votre identité ?
    • EK : Je crois toujours à mes sentiments. Je peux aussi les contrôler. Je pense parfois que nous vivons aujourd'hui dans un monde en déperdition de sentiments. Les émotions sont remplacées par de l'agressivité et des névroses. Mon programme artistique consiste à travailler sur des émotions.
  • Avez-vous jamais imaginé vivre une telle évolution agressive dans les Balkans ?
    • EK : Non ! Jamais je n'aurais imaginé pareille évolution sanglante ! Aujourd'hui, je pense que nous en sommes arrivés là parce que tous les processus ont débuté dans les Balkans, mais n'ont jamais été clos. Ils ont toujours été arrêtés net et interdits. Même l'existence en tant que nation n'a pu être vécue de manière intégrale dans le temps et dans l'espace. Ces processus subitement interrompus reprennent alors de manière imminente et agressive. Beaucoup oublient aujourd'hui facilement les erreurs du régime passé. Les crimes actuels proviennent en ligne directe des temps du Titisme. Je n'étais pas au courant des supercheries qui furent accomplies avec beaucoup de raffinement du temps de Tito.
  • Existe-t-il pour vous un personnage clé dans l'histoire des Balkans, duquel vous vous sentez proche ?
    • EK : Oui, l'écrivain Ivo Andrić. Quoi que nous soyons fort différents - alors qu'Andrić est un chronique épique, je suis moi-même un conteur lyrique - nous sommes néanmoins fort proches. J'essaye de comprendre les événements des Balkans à partir de l'opus de ce grand écrivain. On ne peut comprendre les Balkans aujourd'hui sans Andrić. Andrić est quelqu'un qui ne déforme ni l'histoire ni le contexte philosophique des Balkans. Il était un homme sage, et qui plus est un slave du sud international : un Croate, qui grandit en Bosnie et vécut à Belgrade. Il est uniquement possible de comprendre les réalités actuelles des Balkans à partir d'une telle identité internationale. On nécessite un point de vue mouvant. On doit soi-même être une parallaxe pour pouvoir vraiment ressentir l'univers des Balkans.

Interview menée par Zarko Radakovic, traduite de l'allemand par Martine Haas.

fr/itv_99-01_novo.txt · Last modified: 2007/01/16 22:21 by matthieu1