Monsieur Kusturica, récemment, l'écrivain Peter Handke a dit au sujet de votre film Chat Noir, Chat Blanc que c'était un très beau film, enfin un très beau film parmi tant de films pseudo sérieux et maniérés. Comment voyez-vous votre film aujourd'hui, alors qu'il va sortir en salle ?
Emir Kusturica : Handke a dit très juste, dans le sens où sa réaction correspond à mon désir. J'avais le besoin de faire un film qui soit thérapeutique, et non qui évoque le passé. En aucun cas, je ne voulais faire un film qui réduise les espérances des hommes à un niveau bon marché et stupide, comme c'est souvent le cas des films hollywoodiens. J'ai été attiré par la beauté d'univers alternatifs. Les tziganes de mon film survivent tels des insectes, selon le principe de la sélection naturelle en fonction de la beauté des couleurs et des formes des ailes. Je souhaite que les hommes, dans mes films, survivent sans armes, sans forteresse moyen-âgeuse, sans tout l'appareillage de la destruction. Il s'agit presque d'un regard naïf sur le monde, comme un regard entre un chat noir et un chat blanc. Certes, la dimension émotionnelle du film doit parfois paraître kitsch. Néanmoins, il m'importait que ce kitsch traduise la joie de vivre du monde à la périphérie. En aucun cas, il ne signifie un maniérisme.
Vous avez également travaillé aux Etats-Unis, à la source du genre moderne. Le film Chat Noir, Chat Blanc est-il est film anti-genre ?
EK :
Le genre peut être une duperie. Nous sommes entourés de mensonges. Mon film Underground se penche sur le problème de la supercherie générale. La crise du Kosovo démontre à quel point l'histoire peut s'avérer être une imposture. La vérité historique est méconnaissable. Mon œuvre n'est pas un film de genre selon le diktat américain. Le genre est antérieur au film américain. Je ne souhaite pas que mon film confirme simplement la bêtise humaine. Un bon film de genre doit aiguiser la capacité de percevoir le monde de diverses manières. Sinon, le genre s'arrête. La bêtise ne peut se confondre au genre. Il m'arrive parfois de penser que le cinéma évolue de manière fort négative. Mon film “Chat noir, chat blanc” peut être considéré comme un film anti-genre dans le sens où il se veut de mettre du baume au coeur des hommes. Certains films américains contemporains procure un effet glacial. Du reste, le film américain ne se limite pas à ce qui provient de Hollywood. Il existe aux Etats-Unis un espace où la créativité est permise. Moi-même, je me vois dans cet espace intermédiaire.
Interview menée par Zarko Radakovic, traduite de l'allemand par Martine Haas.
fr/itv_99-01_novo.txt · Last modified: 2007/01/16 22:21 by matthieu1