"Totalement contre-productifs" Interview donnée par Emir Kusturica au magazine français L'Express (1er avril 1999).

Né à Sarajevo, le cinéaste bosniaque Emir Kusturica a décroché, en 1995, à Cannes, sa deuxième palme d'or pour Underground - évocation inventive, tonitruante et controversée des convulsions yougoslaves. A ses yeux, l'Occident fait fausse route

  • Que vous inspirent les raids sur la Yougoslavie et le calvaire des Kosovars ?
    • Emir Kusturica : Ma mère vit au Monténégro. Mon fils, à Belgrade. Tous les soirs, il rejoint les abris pour la nuit. Je juge ces bombardements totalement irrationnels, injustifiables. Ils n'apporteront rien à personne. Et surtout pas aux civils albanais. Que fuient d'ailleurs les colonnes de réfugiés ? Les exactions ou les bombes de l'Otan ? Le recours à la force armée ne résout rien. Pas plus celle de l'Otan que celle de Milošević. S'il est bien le dictateur que l'on dénonce, si ses méfaits sont avérés, il est ridicule d'agir comme lui. Un bombardement n'a jamais réglé aucun problème.
  • Les raids servent-ils le régime ?
    • EK : A l'évidence, oui. L'action des alliés a pour effet de renforcer l'assise politique de Milošević, y compris parmi ses opposants les plus déterminés. Mes amis belgradois m'affirment qu'en cas d'élection demain il raflerait 100% des voix. Je ne me ferai jamais son avocat, au contraire. Mais il faut se rendre à l'évidence : l'attitude de l'Occident est terriblement contre-productive. Qu'advient-il dans un tel contexte de ceux qui, face à Belgrade, luttent pour le changement démocratique? Voyez le président du Monténégro, Milo Djukanovic, un ami proche dont je soutiens le combat. Que va-t-il lui arriver? Que devient son projet politique ?
  • Y a-t-il une issue pacifique ?
    • EK : Je l'ignore. Le problème ne date pas d'hier. Il ne sera pas résolu demain. Mais la solution passe sans doute par une conférence des Etats balkaniques, sous super-vision internationale.
  • Cette crise cause-t-elle une fracture entre l'opinion serbe et l'Occident ?
    • EK : Le divorce est déjà consommé. J'ai été très étonné par l'ampleur des manifestations anti-Otan du week-end dernier. Cela signifie simplement que les gens, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Yougoslavie, veulent avant tout la paix.
fr/itv_99-04_lexpress.txt · Last modified: 2007/01/16 22:29 by matthieu1