"Le réalisateur qu'ils ne pouvaient pas écraser". Interview réalisée par Graham Fuller, septembre 1999.

La comédie tsigane, bruyante, et malicieuse d’Emir Kusturica, Chat Noir, Chat Blanc, est son film le plus rempli de vie à ce jour. Aussi prenant qu'un film puisse l’être, le magnifiquement délabré Chat Noir, Chat Blanc d’Emir Kusturica est non seulement la suite comique à la période du réalisme magique du chef d'œuvre du réalisateur Sarajevin de quarante-quatre ans Le temps des gitans (1989) mais aussi un manifeste super-énergique et apolitique contre ceux qui ont critiqué Underground (1995) - Palme d’Or - comme étant de la propagande pro-Serbe. Filmé sur le Danube par Kusturica en 1997 après qu'il soit revenu sur sa décision d’arrêter le cinéma après la polémique Underground, en forme d’hommage à Fellini et à ses tsiganes bien-aimés, il s’agit de l’histoire de deux familles rivales, d'un mariage arrangé, et d’une histoire amour naissante. On y croise un train détourné, un porc dévorant une voiture abandonnée, un bandit sniffeur de coke porté sur la techno balkanique folle, une chanteuse qui retire des clous plantés dans une poutre avec son postérieur, un mariage qui surclasse les chasseurs de cerfs, une bande d'oies omniprésente, et une réalisation parmi les plus fluides et les plus inventives que vous ayez jamais vue ; le film sort ce mois-ci. J’ai rencontré ce réalisateur « bigger than life » en Italie, alors qu’il était en tournée avec le No Smoking Orchestra, le groupe d’agit-rock de son batteur de fils.

  • Graham Fuller : Maintenant que Chat Noir, Chat Blanc sort après la guerre gu Kosovo, alors qu’il aurait du sortir pendant, on ressent comme un optimisme jusqu’au-boutiste. Est-ce que ça vous correspond bien ?
    • Emir Kusturica : Oui. Même dans Underground, qui est un film beaucoup plus historique et politique, vous avez une idée de ce que j'ai voulu souligner dans Chat noir, chat blanc – principalement la nature hédoniste des habitants de Yougoslavie. Avec Chat Noir, Chat Blanc, j'ai voulu faire un autre film au sujet du caractère du peuple avec lequel j'ai passé la majeure partie de mon temps avec quand j'étais un enfant. J'ai grandi dans une famille de classe moyenne près du quartier où les gitans vivaient (à Sarajevo), et j’ai toujours adoré leur notion de liberté, la façon dont ils acceptent la vie, leurs liens directs à la joie, et leur force et optimisme. Les gitans ont une très mauvaise position dans la société parce que chaque enculé de classe moyenne aime avoir quelqu'un en dessous de lui. Si vous allez dans le quartier de Skopje en Macédoine où les gitans vivent, vous trouverez beaucoup de gens qui les détestent et qui ne veulent rien d’autre que d'être un cran au-dessus d'eux. Je pense que cette mentalité du « un-cran-au-dessus » est une bonne partie du racisme que vous voyez partout en Europe. A chaque fois, dans l'histoire de l'Europe, quand des gitans ont été visés, cela voulait dire que nous entrions dans une nouvelle ère où les sentiments totalitaires montaient.
  • Est-ce que pour vous, la culture gitane est une sorte d’utopie en comparaison des autres sensibilités balkaniques ?
    • EK : Oui, et le monde a besoin d'utopies, parce que sans eux nous allons manquer d’énergie et mourir très bientôt. Les gitans n'ont jamais fait souffrir des gens d'autres pays, et c'est un non-sens de dire qu'ils auraient collaboré avec les Serbes. Depuis qu'ils sont venus en Europe, il y a six siècles, ils ont survécu sans utiliser d’instruments de guerre, ce que presque chaque nation européenne a fait. Il reste environ sept millions de gitans dans le monde, ce qui est plutôt un grand nombre étant donné ce qui leur est arrivé (lors de l’Holocauste). Mais ils sont un peuple qui croit dans la beauté, le peuplement, qui joue une musique fantastique, et ils ont prouvé qu'il y avait beaucoup de manières possibles de vivre et de s'organiser. Je n'idéalise pas l'existence de ces gitans qui vivent dans des conditions incroyablement mauvaises à Rome et à Turin, mais vous savez, j’ai quand même rencontré des gitans heureux.
  • Est-ce que vous êtes proches des Gitans aussi parce qu’il n’ont pas de patrie, ce qui, en un certain sens, est un peu comme vous ?
    • EK : Je ressens cela très étroitement. L'autre jour j'ai donné une interview à la télévision portugaise dans une voiture et j'ai découvert que j’étais plus lucide quand le paysage se déplaçait. Je suis un homme sans pays, voyageant entre Paris, New York, Belgrade et le Monténégro. Mes racines sont en Herzégovine, mais je me moque de la nationalité. Je m’intéresse à des valeurs plus élevées dans la vie humaine.
  • Pouvez vous nous parler de l’influence de Fellini dans votre façon de filmer ?
    • EK : Quelque chose dont je suis fier est la découverte de la façon dont ce type faisait ses films, et que je peux faire mienne de la même manière. J'utilise ces petits trucs, comme un magicien qui voit un cirque et va dans un autre pour travailler. Si tout va bien, dans mes films vous pouvez vous prendre de passion pour chaque personnage que vous rencontrez, comme on le fait chez Fellini. Il y a également cette architecture incroyable qu'il a créée dans ses scènes et son genre de vision de la vie méditerranéenne et païenne. Voilà mes influences principales.
  • Dans Underground, vous aviez une fanfare qui courait derrière le héros, comme une sorte de chorale grecque déjantée. Dans Chat Noir, Chat Blanc, c’est un troupeau d’oies. Pourquoi des oies ?
    • EK : Dans la mythologie gitane, les oies sont les animaux qui ont transporté les gitans dans les airs, au-dessus de l'océan jusqu’en Europe, ce que je trouve très beau. Les oies sont si élégantes et, d’une certaine façon, si intelligentes qu'entre une et beaucoup d'oies il y a harmonie incroyable ; de plus, elles apportent beaucoup de dynamisme à une scène. C’est un peu comme une couleur que vous devez apporter à une peinture de temps en temps - mes films ne sont pas simplement basés sur la nécessité commerciale de raconter une histoire. J'aime répéter ce genre de couleurs ou de motifs parce qu'ils me plaisent.
  • La fin de Chat Noir, Chat Blanc fait echo au final d’Underground lorsque les personages principaux – qui meurent puis ressuscitent – se mettent à dériver sur les bords du fleuve qui se sépare de la terre ferme. S’agissait-il d’une sorte de souhait de séparation de la Yougoslavie unifiée du reste de l’Europe?
    • EK : Il n’y a pas de strict parallèle – j’ai simplement un sentiment primaire à propos des pays déchirés. Art brisé, pays déchiré – en réfléchissant à tout cela, il y a bien plus qui a été créé que ce que je pensais au départ. L’endroit où l’on a tourné le plan avec l’île dans Underground est situé à un kilomètre de là où l’on a tourné Chat Noir, Chat Blanc, c’est l’un des plus beaux endroits du Danube. Il y a une fin tragique dans Underground, mais dans Chat Noir, Chat Blanc, j’ai voulu revenir à ce qui serait une source naturelle qui régénèrerait une certaine puissance que la nation possède, même si le film parle de Gitans.
  • Il y a beaucoup de confusion à propos de vos positions politiques. Est-ce que vous souhaitez les clarifier ?
    • EK : Ecoutez, je n’ai aucun problème avec mes positions politiques. Quand la Yougoslavie a été détruite, j’ai autant accusé nos leaders nationalistes que les leaders européens. Mais si vous ne criiez pas de slogans contre (le president serbe Slobodan) Milošević dès qu’il se montrait, ça suffisait à vous taxer de pro-Milošević. A partir du moment où vous ne séparez pas instantanément ce qui est perçu comme bon ou comme mauvais – ce qui est quelque chose que je pense être possible – vous êtes considéré comme étant aligné d’un côté ou de l’autre. Mais il ne faut pas justifier sa position parceque dans ce cas, cela devient un processus sans fin. C’est pourquoi il y a un tas d’histoires différentes sur moi. Dès ma jeunesse, je me suis opposé aux courants majoritaires. Mais je ne me suis jamais érigé, comme j’ai pu le lire ici ou là en Europe, contre l’humanité. J’ai toujours voulu voir mon pays, les événements qui en découlent, et la planète entière, dans leur pleine complexité, non pas de la perspective idéologique dont notre peuple a été nourri pendant la période communiste, ce qui, en toute honnêteté, a introduit la tragédie dans mon pays.
  • Pensez vous évoquer la tragédie yougoslave dans un autre projet de film ?
    • EK : Après Underground, je me suis senti comme une victime de l’anathème des medias européens parcequ’on m’a accuse d’être la chose même contre laquelle je me battais dans mon film. Mais je pense à faire un film qui commencerait par les bombardements de Sarajevo et se terminerait par l’OTAN bombardant la Serbie. C’est l’idée que la naissance d’une guerre about it à la naissance d’une autre. Comme dans Underground, je placerai tout dans le meme cadre, même si pour un artiste, être politiquement clair – c’est très difficile. Par exemple, je soutiens fortement (Milo) Djukanovic 1), mais cela ne veut pas dire que j’accepte aveuglément tout ce qu’il dit. Personellement, je veux juste essayer de garder les yeux ouverts, de garder ma vision, que je pense être plutôt solide, et de rester en bonne santé mentale.
  • Avez-vous terminé votre dernière performance en tant qu’acteur2) ?
    • EK : Oui. Et je serai probablement choqué quand je verrai ma tête parler sur le grand écran. (rires)

Graham Fuller, traduction Matthieu Dhennin

1) président du Monténégro, de tendance indépendantiste, opposant à Milošević
2) dans le film de Patrice Leconte La veuve de Saint-Pierre
fr/itv_99-09_gfuller.txt · Last modified: 2007/03/09 13:57 by matthieu1