Prix Européen d'Architecture Philippe Rotthier

Pendant 25 ans, l'architecte Philippe Rotthier a recherché partout en Europe des architectures nouvelles qui s'inscrivent dans le génie d'un lieu, répondent aux exigences de confort d'aujourd'hui et respectent l'écologie ; des architectures qui s'inscrivent dans la ville et le paysage sans les abîmer, des architectures qui ne gaspillent ni le territoire ni l'énergie ; des achitectures qui dialoguent avec le passé et l'histoire.

Cette quête, Philippe Rotthier a entrepris de la mener à travers un prix d'architecture. Les oeuvres sont sélectionnées par des jurys composés d'architectes mais aussi d'écrivains, de journalistes, d'artistes, d'historiens d'art et de responsables politiques. Parmi ceux-ci, on relève les noms de Matali Crasset, Bruno Foucart, Sergio Frau, Charles Jencks, Françoise Lalande, François Loyer, Dimitri Porphytios, Oscar Tusquets, David Watkins, entre autres.

Les choix se sont toujours portés vers des oeuvres d'architectes souvent peu connus en dehors de petits cercles d'initiés. Le jury de la septième session du Prix Européen d'Architecture Philippe Rothier pour la reconstruction de la ville s'est réuni à Bruxelles les 10 et 11 juin 2005. Le jury a examiné 68 dossiers de 15 pays européens, de Tunisie, du Maroc et du Mali.

Un prix de 30.000 euros a été décerné à Emir Kusturica pour la construction du village de Küstendorf en Serbie. Le jury récompense ainsi le cinéaste et musicien qui a reproduit l'architecture originelle de son pays comme facteur de pacification, source de réconfort et élan pour l'économie touristique de la région. Emir Kusturica a fait construire ce village traditionnel sur les lieux du tournage La vie est un miracle, au sud-ouest de Belgrade, près de Višegrad, non loin de la frontière bosniaque et de la ville de Sarajevo. Il donne une seconde vie aux nombreux kilomètres de voie ferrée construite pour le film.

Toutes les informations sur la fondation et le Prix Philippe Rotthier : www.fondationpourlarchitecture.be.

Maurice Culot et Philippe Rotthier ont rédigé un ouvrage intéressant à cette occasion : Alter-Architecture, traitant de l'évolution des différentes formes d'alter-architecture au fil des siècles, et reprenant chacun des lauréats du Prix Philippe Rottiher, dont bien sûr, Küstendorf. Cet ouvrage est disponible sur Amazon.fr.

Télécharger le dossier de presse :

Inauguration de l'exposition - 21 & 22 octobre 2005

Visiblement très ému lors de la remise du prix à Emir Kusturica, Philippe Rotthier a prononcé un très beau discours sur son espérance en une autre forme d'architecture, respectueuse des lieux et des hommes.

Incroyable mais vrai”, Emir Kusturica s'est déclaré profondément touché par l'attribution de ce prix : ”Le dernier endroit où je me serais vu remettre un prix, c'est bien ici, dans une fondation d'architecture ; Le cinéma, ce sont des images qui bougent sans arrêt, alors que l'architecture est figée ; mais les métiers d'architecte et de cinéaste sont finalement proches, dans le sens où la réception par le public est la même, et l'émotion ressentie devant une maison ou un film peuvent être très proche. Küstendorf a été bâti sans plans, ni mathématiques ; c'est un fantasme de réalisteur… Il y a 1000 ans, la religion était imposée comme une destinée, aujourd'hui c'est la globalisation qui nous est imposée comme nouvelle destinée. Küstendorf est un lieu qui s'érige contre la globalisation, dans des proportions humaines.

L'attaché à l'ambassade de Serbie & Monténégro de Belgique a ensuite remis le prix à Emir Kusturica.

La cérémonie s'est achevée par le traditionnel ruban à couper, et les journalistes ont pu admirer les superbes vues de Küstendorf, prises durant l'été 2005 par Michel de Schaetzen, lors du stage de cinéma.

Proposant de ramener Emir Kusturica à son hôtel dans son van, Charley Case (artiste participant à l'exposition Alter Architecture) a du demander assistance aux membres de la Fondation pour l'aider à pousser son vieux moteur dans la pente de la rue. Une scène rocambolesque qui a beaucoup fait rire les deux artistes tout le long de la route…

Rudy Ricciotti

Membre du jury qui a attribué le prix à Küstendorf, l'architecte français Rudy Ricciotti a écrit un texte très fort sur Küstendorf. Ayant la réputation de ne pas mâcher ses mots, Rudy Ricciotti est à l'image de ses constructions : direct, sans concessions, faisant front aux polémiques qui ne manquent jamais de surgir face à un personnage aussi original et radical, dans ses mots, ses idées et ses plans.

En présence d'Emir Kusturica, Rudy Ricciotti a présenté son travail en marge de la remise du prix Philippe Rotthier. Emir Kusturica a semblé avoir rencontré un alter-ego dans le domaine de l'architecture, tant les deux hommes se sont trouvés de points communs dans leur travail, la façon d'appréhender des projets pharaoniques en dépit des conventions habituelles.

Parmi ses projets les plus connus, citons le Stadium de Vitrolles (bunker suburbain en béton noir, dressé au milieu des coulées de bauxite, sur une ancienne décharge), la Salle de concert philharmonique de Postdam, la Villa Lyprendi à Toulon, le nouveau Palais des Festivals de Venise, ainsi que l'aménagement futur au musée du Louvre de la section des Arts islamiques.

Après la guerre comme moyen de faire du cinéma avec le débarquement américain à Mogadiscio, après le cinéma comme moyen de faire la guerre avec le film Apocalypse Now, après l'architecture comme moyen de faire la guerre avc l'oeuvre de l'architecte Zaha Hadid, après l'architecture comme moyen de faire du cinéma avec l'exposition annuelle d'Archilab, voici enfin le cinéma comme moyen de faire de l'architecture d'Emir Kusturica avec le village de Küstendorf pour le film La vie est un miracle.

Quand le cinéma, discipline éphémère sur la durée d'un tournage produit des lieux et des formes durables ; chasse la précarité pour produire une activité sociale, on atteint l'univers enchanteur de Merlin. Sans culpabilité, le cinéaste aborde le territoire de la pérennité en construisant un village sous l'angle théorique de la non invention en procédant sans remords par l'imitation de l'ancien. Des maisons sont là, réussies, belles, solides, savamment construites sur la mémoire et l'écriture d'une technologie de site. Sans architecte, sans urbaniste, sans concertation démagogique, sans procès pédagogique, le cinéaste constructeur produit efficace et oblige la poésie pour le quotidien des gens. C'est aussi une culture de l'efficacité qui, paradoxalement, naît d'un besoin éphémère le temps technique du tournage d'un film.

Mais au bilan, la tradition constructive témoigne d'un acte culturel de combat fort. Responsable, mais pas coupable, Kusturica atomise les dernières convictions culturelles qui laisseraient encore croire que la modernité serait le Jean Valjen des malheureux. L'aventure éclaire ; est une victoire contre le cynisme, le défaitisme et le crétinisme. Recyclé, le village du cinéma considère le cinéma comme moyen de faire de l'architecture. KO debout les promoteurs, les banques, la bureaucratie et tout le saint-frusquin. A Küstendorf le village est un miracle, il fait la guerre à la médiocrité. La vraie prophétie des frères Tarabić c'est celà ; celle que l'on ne croyait plus possible ; avoir un projet romantique radical pour transformer un réel qui ne l'est pas. Refuser l'utopie pour se mettre en danger afin d'améliorer le monde. Croire que la poésie est un art en chair et en os. Küstendorf est tendre comme la culture rock !

Exposition Alter-Architecture

Sur le thème “Ici, Ailleurs & Autrement”, l'exposition Alter-Architecture se déroule du 23 octobre 2005 au 26 mars 2006 à la Fondation pour l'Architecture, 55 rue de l'Ermitage à Bruxelles.

Ici : Outre Küstendorf, cette partie de l'exposition évoque 25 ans d'une architecture européenne contemporaine qui s'inscrit dans la ville et le paysage, à travers les réalisations récompensées par le prix Rotthier depuis sa création jusqu'à la session 2005.

Ailleurs : Un tour du monde à la découverte d'autres architectures qui associent enracinement et invention, artisanat qualifié et technologie de pointe. Ici le mimétisme ancestral, l'exotisme, le dépaysement, le régionalisme rejoignent l'universel dans des constructions réalisées en pierre, carton, bambou, terre, chutes de bois, végétaux… L'exposition offre un rassemblement exceptionnel d'images réunies par des spécialistes en Europe, Asie, Amérique du Sud et du Nord, Afrique, Groenland, etc.

Autrement : A l'instar de l'alter mondialisme, l'alter architecture envisage une manière différente de concevoir le domaine du construit en tenant compte des contraintes liées à la société actuelle, mais aussi de la nécessité de protéger l'environnement. Il s'agit, à l'heure de la globalisation, de porter une réflexion sur la manière dont l'architecture, tant urbaine que rurale, se positionne par rapport à son programme et sur les alternatives possibles face à une uniformisation peu adaptée aux besoins des hommes et de la planète.

Revue de presse

L'alterarchitecture, bambous et sable par Guy Duplat, paru dans La Libre Belgique du 25/10/2005

Le cinéaste Emir Kusturica a reçu à Bruxelles un prix… d'architecture. Un exemple de l'“autre” architecture comme on parle de l'altermondialisme.

Samedi, le Civa faisait salle comble pour recevoir Emir Kusturica. Le cinéaste, double palme d'or à Cannes, recevait le prix européen d'architecture Philippe Rotthier. “S'il y a une chose que je n'aurais jamais cru recevoir, c'est bien un prix d'architecture”, a commenté le cinéaste. L'architecte marseillais Rudy Ricciotti (de la future section des Arts de l'islam au Louvre) soulignait le parallèle entre cinéma et architecture: “Je ne sais lequel des deux fait le plus de cinéma.” Le prix Rotthier, remis pour la 7e fois, récompense (30000 euros) des architectures qui ” respectent l'écologie, ne gaspillent ni le territoire ni l'énergie, qui dialoguent avec le passé et l'histoire”.

Kusturica est récompensé pour le village de Küstendorf (“le village de Kusturica”), qu'il a restauré avec ses propres fonds, dans sa Serbie natale, et où il vit avec sa famille. Il a refait un village traditionnel sur les lieux du tournage de “La vie est un miracle”, avec une église orthodoxe, des maisonnettes à l'ancienne, un cinéma, un terrain de basket sous-terrain, près de Višegrad, non loin de Sarajevo. Ce village redonne aussi vie au chemin de fer proche.

L'expo organisée par la Fondation pour l'architecture montre des photos - un peu anecdotiques - du village de Kusturica. Il y a un peu de tout dans cette expo qui rend un hommage (partiel) à l'architecte Ravereau, qui a si bien rénové le M'zab en Algérie. Le plus intéressant est le rez-de-chaussée, avec des exemples d'“alterarchitecture”, de constructions qui font fi du béton, du verre et de la “modernité” pour retrouver des méthodes pauvres et traditionnelles. Ecologie, authenticité face à la culture “standard”: autant de thèses altermondialistes.

Exemple: les “sandbag shelters” de l'architecte américain d'origine iranienne Nader Khalili, fondateur du “Cal Earth Institute”, dans le désert de Mojave en Californie. Pour lui, la solution est simple: il utilise le matériau le plus simple, la terre, pour développer du “super Adobe” (l'adobe, ce sont les “briques” de boue séchée). Ses maisons ou abris, en sacs de terre mêlés à du fil de fer barbelé et des tiges métalliques, forment des sortes d'igloos qui peuvent abriter des familles et résister aux intempéries, au froid, à la chaleur et aux tremblements de terre. Et ces structures sont biodégradables. Un abri en “Sandbag shelters” a été construit dans le musée même.

Autre exemple: les constructions en chutes de bois. Les scieries laissent toujours des bouts de bois. Deux architectes, Olivier Delaroziere et Ursula Gleeson, utilisent des chutes en chène pour faire des huttes/maisons en empilant ces planchettes comme des briques selon une logique étudiée par ordinateur. Ces maisons tiennent sous leur propre poids et sont très belles. Ils pensent à les recouvrir de toiles. Une maison a été construite dans le musée.

Les architectes Hervé Richard et Shiva Tolouie ont étudié les tours du vent à Yazd, en Iran, qui depuis des siècles parviennent à refroidir l'air des maisons en créant une circulation des vents refroidis sur une pièce d'eau. Ils proposent d'utiliser ces techniques ailleurs.

Les belles photos sont dues au talent d'Albert Stevens, auteur par ailleurs d'un livre, paru aux éditions de l'Octogone, sur “L'alter Wallonia architecture”, sur des sites industriels belges dus à des architectes contemporains, et qu'il surnomme, un peu emphatiquement, “les cathédrales d'aujourd'hui”, une autre forme d'altérité…

“Alterarchitecture”, par la Fondation pour l'architecture (Civa), 55 rue de l'Ermitage, 1050 Bruxelles. Tél. 02.642.24.80. Du mardi au vendredi de 12 à 18h, le week-end de 10h30 à 18h.

“Alter Wallonia architecture”, par André Stevens, aux éditions de l'Octogone.

© La Libre Belgique 2005

Le site CyberArchi présente une galerie de photos de l'exposition, dont quelques vues de Küstendorf.

Un prix pour reconstruire la ville, paru dans Le Guide.be du 27/10/2005

Un aperçu de l'exposition Alter Architecture à Bruxelles. Photos Etienne Ansotte/Belga.

J'ai perdu ma ville durant la guerre. C'est pourquoi j'ai souhaité bâtir mon village. Il porte un nom allemand : Küstenbdorf. J'y organiserai des séminaires pour les gens qui veulent apprendre à faire du cinéma, des concerts, de la céramique, de la peinture.(…) Je rêve que cet endroit soit ouvert à la diversité culturelle et s'érige contre la mondialisation.

L'architecture comme acte de résistance : voilà pourquoi le cinéaste Emir Kusturica méritait ce septième Prix européen d'architecture Philippe Rotthier 2005. Il correspond en effet aux objectifs de ce prix : ” Des architectures nouvelles qui s'inscrivent dans le génie d'un lieu, répondent aux exigences de confort d'aujourd'hui et respectent l'écologie ; des architectures qui s'inscrivent dans la ville et le paysage sans les abîmer ; des architectures qui ne gaspillent ni le territoire ni l'énergie ; des architectures qui dialoguent avec le passé et l'histoire. ”

C'est ainsi que nous pouvons découvrir des architectes parfois peu connus du grand public mais qui signent des oeuvres de qualité et économes en énergie. Le jury, composé d'architectes mais aussi d'écrivains, de journalistes, d'artistes, d'historiens d'art et de responsables politiques, est attentif aux matériaux utilisés mais aussi aux conditions de réalisation des édifices ; l'insertion sociale, l'apprentissage, la transmission du savoir-faire constructif sont des données plus importantes aux yeux du jury que l'égocentrisme artistique ou la parodie historique.

Deux prix d'honneur ont été décernés à l'architecte Ariel Balmassière pour ses travaux de reconstruction de la ville d'Uzès qui tombait en ruine (France), et aux architectes Pedro Pacheco et Marie Clément, auteurs du nouveau cimetière de la nouvelle église et du musée archéologique de Luz, (Portugal), une ville déplacée à cause de la construction d'un barrage qui a submergé les lieux. (G.L.)

Le public peut découvrir ces oeuvres primées dans le cadre de l'exposition ” Alter Architecture ; Ici, ailleurs & autrement ”, jusqu'au 26 mars 2006 à la Fondation pour l'Architecture, 55 rue de l'Ermitage, 1050 Bruxelles. Tél. 02-642 24 80. www.fondationpourlarchitecture.be.

fr/prix_philippe_rotthier.txt · Last modified: 2008/06/18 16:16 by matthieu1